Jeanne et le orange et le désordre de et par Louise Emö au Bois de l’Aune

De la capacité salvatrice des motsVu par Zibeline

Jeanne et le orange et le désordre de et par Louise Emö au Bois de l’Aune - Zibeline

On l’avait applaudie précédemment dans En mode avion en décembre dernier, Louise Emö revient au Bois de l’Aune pour un nouveau spectacle tout aussi puissant, Jeanne et le orange et le désordre. La comédienne, metteure en scène et auteure, sait chaque fois, avec une subtile fausse innocence, nous conduire dans les méandres d’un texte qui se joue des frontières, s’explore autant qu’il s’approche du monde et met en lumière l’obscurité intrinsèque des mots dans leur rapport avec ce qu’ils recouvrent. Le passage du français à l’anglais établit une étrangeté souvent cocasse qui permet de dire par le biais de la langue étrangère, grâce à la distance supplémentaire qu’elle apporte, ce qui est insupportable à formuler dans la langue maternelle. La performeuse se livre à un égarement malicieux en une première partie « stand up » au cours de laquelle il est conclu de transformer les mots en instaurant l’avènement du matriarcat face à un patriarcat qui s’est attribué un peu trop de vocabulaire ; voici le « matrimoine » victorieux, le « mérimètre » (n’ayons pas peur des paronymes et moquons-nous des étymologies en métamorphosant de la sorte le « périmètre » !). Il faut une « transition de logiciel » ! Louise Emö évoque le grand comme le minuscule. Le passage d’une fourmi sur scène devient vecteur d’émotion, « car une fourmi, ça “mèresévère” »… Les mots se recréent, se récréent, vibrent dans leur irrévérence, s’approprient ce qui les entoure, redessinent mais aussi lorsqu’ils sont absents d’une notion, laissent un vide terrifiant. Le « trou dans le dictionnaire » détruit l’ordre des choses. « Dans le dictionnaire, ce n’est pas prévu qu’il y ait un mot exprès pour désigner le parent qui a perdu son enfant, donc je ne sais pas si j’ai un mot pour dire qui je suis et si je n’en ai pas qu’est-ce qui se passe quand la langue ne t’a pas prévue. » La voix de la comédienne murmure, chante, scande, emprunte à la mélopée du récitatif, rend aux mots leur saveur, leur musicalité irisée de sens. Un langage puissamment tragique sculpté dans l’épaisseur polysémique d’une pensée en arborescence.

MARYVONNE COLOMBANI
Janvier 2022

Jeanne et le orange et le désordre a été donné le 10 janvier, théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence

Photographie : jeanneetleorange©AlbanVanWassenhove

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