4 articles pour le prix d'1 ! Retour sur les Correspondances de Manosque

De fameuses Correspondances

4 articles pour le prix d'1 ! Retour sur les Correspondances de Manosque - Zibeline

En 2011, sandales et tenues estivales étaient de rigueur. Cette année, mieux valait prévoir parapluies et petites laines. Pourtant, même s’ils ont interrompu quelques déambulations poétiques, les averses et les éclairs n’ont pas découragé les festivaliers, plus nombreux d’année en année. Difficile désormais de trouver à se loger, de s’asseoir pour écouter les grandes rencontres de la place de l’Hôtel de Ville, les lectures et concerts du soir. Quant aux «siestes acoustiques et littéraires», une des nouveautés de cette édition 2012, il fallait s’armer de patience et arriver bien avant l’heure d’ouverture du guichet si on voulait pouvoir savourer leur douceur. Files d’attente, propositions dont les horaires se chevauchent, de quoi frustrer un public accoutumé à flâner entre deux rencontres, à se laisser porter jusqu’aux Écritoires publics. Les Correspondances seraient-elles victimes de leur succès ? Les organisateurs en semblent conscients. Faut-il une billetterie plus efficace, des espaces plus grands ? Il serait dommage de perdre la spontanéité des Rencontres. Peut-être faudrait-il parier sur une programmation qui sacrifie moins au produit d’appel et se concentre sur ses fondamentaux littéraires ?

On a tout de même, cette année encore, fait de belles rencontres à Manosque. C’est  d’ailleurs avant tout pour celles-ci que l’on vient. Gisèle Sapiro l’a montré dans l’enquête menée auprès du public en septembre 2011 : ce que les gens apprécient dans ce festival à la fois exigeant et convivial, c’est la proximité avec les écrivains, que l’on vient écouter, mais que l’on croise aussi, sur les places, dans les rues, et avec qui on n’hésite pas à entamer la conversation. C’est ainsi qu’on se retrouve à bavarder autour d’un café avec René Frégni, venu en voisin, et qu’il dévoile un peu du roman qu’il est en train de terminer. Un dialogue rendu possible par un espace public ouvert… et à taille humaine.

De belles rencontres donc, avec les têtes d’affiche de la rentrée -découverte de l’humour extraordinaire de Serge Joncour, de l’engagement sincère d’Olivier Adam, de l’«exil du dedans» de Linda Lê…-, mais aussi avec des auteurs plus discrets, moins connus, en particulier dans le cadre des apéros littéraires du comité de lecture, dont il faut saluer le travail et l’investissement. Cette année, les lecteurs avaient été coachés par le comédien Raphaël France-Kullmann, et les lectures proposées étaient très réussies ; agréables mises en bouche avant l’intervention des deux écrivains invités. Et qu’il s’agisse de Claro et de Joy Sorman, qui nous ont mis le pain et la viande à la bouche (assaisonnés de LSD et de coke tout de même !), ou de Gwenaëlle Aubry avec Makenzy Orcel, dans un registre plus dramatique, ces moments d’entretiens presque à bâtons rompus sont des instants magiques. Autre moment mémorable : celui de Lynx, la performance d’Emmanuelle Pireyre, accompagnée du musicien Toog. Cette conférence de montagne, caustique et déjantée, ne peut qu’inciter à aller lire l’intégralité de sa Féérie générale (voir p. 50). Quant à Oshen (Océanerosemarie), elle a séduit le public avec ses Femmes de pouvoir, pouvoirs de femmes, une lecture musicale qui a fait la part belle aux textes de ses «amoureuses de papier», Marina Tsvetaeva, Griselidis Real, Virginie Despentes, Annie Ernaux… Des extraits habilement mis en scène entre les chansons de la blonde volcanique, qui était accompagnée pour l’occasion d’une violoniste et d’une violoncelliste. Un trio féminin de charme pour la cause des femmes !

FRED ROBERT

Octobre 2012

 

À lire

Olivier Adam, Les lisières (Flammarion) ; Philippe Djian, «Oh…» (Gallimard) ; Serge Joncour, L’amour sans le faire (Flammarion) ; Linda Lê, Lame de fond (Christian Bourgois) ; Joy Sorman, Comme une bête (Gallimard) ; Claro, Tous les diamants du ciel (Actes Sud) ; Gwenaëlle Aubry, Partages (Mercure de France) ; Makenzy Orcel, Les Immortelles (Zulma) ; Emmanuelle Pireyre, Féérie générale (L’Olivier)…

 

La haine de la musique

«Quand la musique était rare, sa convocation était bouleversante comme sa séduction vertigineuse. Quand la convocation est incessante la musique repousse. Le silence est devenu le vertige moderne. Son extase.» Pascal Quignard

La musique et les mots ? Leur lien est si ancien, si constitutif aussi, que le son et le sens paraissent parfois une même chose. Mais parfois aussi se détruisent.

Manosque a pris l’habitude d’inviter la musique à cohabiter avec les lectures pour qu’elles fassent spectacle. Sans théâtre, pour qu’elles retrouvent la correspondance qu’elles ont l’une avec l’autre. Mais cela marche rarement sans affadissement réciproque. Parce que deux langages trop riches peuvent s’annuler. Et aussi, surtout, parce que la musique s’impose à nos oreilles déshabituées du silence, qui n’y recherchent pas la même délicatesse qu’elles attendent des mots.

Marie Modiano fait le choix de la monotonie pour que tout soit audible. Son Espérance mathématique, elle la dit, volontairement sans pathos, éteinte comme une flamme noire. Elle prend un accordéon ou une guitare pour plaquer un accord qu’elle répète, à peine soutenue par quelques mélodies d’un guitariste attentif mais second. Elle dit ses textes, parfois jolis, aux mots rares, qui racontent un Paris banal où Chatelet aurait remplacé un Saint Germain des Prés sans charme…  La musique pauvre n’annihile pas le texte, mais n’enrichit pas son peu de résonnance.

Le soir Fred Nevchehirlian s’acoquine avec une autre écriture, celle de Ronan Chéneau. L’écrivain lit ses textes, trop vite, mais pas assez mal pour qu’on n’y entende pas, ça et là, des fulgurances. Nevche plus à l’aise surfe avec le public, rit et détend l’auteur, scande un magnifique «rendez nous l’argent» qui prouve que la force commune des mots et du son peut fabriquer cela au moins, le slogan. Efficace. Travail en cours, mais qui promet de trouver des liens «Pop» entre une écriture qui flambe et une musique qui porte bien la révolte.

Puis il y avait le grand spectacle, dans la grande salle. Où l’on vit accourir à Manosque des gens que l’on n’y voit jamais. Rodolphe Burger surfe sur la vague du Velvet et de l’hommage nostalgie, invoquant Darwich pour n’en retenir que quelques vers qu’il rend inaudibles, un oud qu’il oblige à répéter sans fin le même accord, et qu’il couvre de sa guitare répétitive. Sur scène des hommes gratouillent leurs consoles et leurs cordes sans un regard au public, balançant des infra basses pour faire vibrer les corps faute de savoir convoquer l’émotion. Le public littéraire est furieux, et les amoureux du temps planant horrifiés qu’il soit ainsi confondu avec sa caricature occidentale. Ce n’est ni du rock, qui a le mérite d’organiser ses accords et ses timbres, ni de la musique orientale, qui sait jouer des variations infimes pour faire évoluer ses trames. Ni, évidemment, de la littérature.

Loin de tout cela il y a Pascal Quignard. Qui fait entendre ce que la musique a produit de plus beau, la voix humaine qui prend le risque insensé de l’expression, Beethoven qui met en mélodie des poèmes Celtes, Porpora, Cecilia Bartoli, l’équilibre obtenu au sommet, sur le fil. Au creux de ces chants, ceux qu’il écoute pour écrire, l’écrivain lit ses textes, comme d’une voix intérieure, et parfois sa main se lève pour montrer la neige qu’il évoque, l’étroitesse d’un chemin. Il raconte. La douleur de George Sand dans sa Solitude sans père, qu’un cheval a tué ; un homme désarçonné par le fantôme de sa femme morte, qui lui a préféré un amour ancien ; le Chevalier de la Palisse, mort sur le champ de bataille mais rendu ridicule par une involontaire déformation de son chant de gloire… À plonger dans ces histoires simples, l’air se peuple de vies anciennes, présentes, murmurées dans la qualité du silence, dans l’extrême maitrise du rythme qui laisse venir les émotions, le rire partagé, la douleur. La musique, et son bouleversement.

AGNÈS FRESCHEL

Octobre 2012

 

À lire

Pascal Quignard, Les désarçonnés (Grasset)

 

 

En joie avec Giono

Sa ville natale a voulu fêter les 20 ans du Centre Jean Giono en ouvrant gratuitement ses portes durant les Correspondances. On pouvait écrire dans la paix verdoyante du jardin, et parcourir les panneaux de l’exposition qui cherche à montrer Giono dans sa vérité d’homme et d’écrivain. Des activités ludiques pour les enfants, des films sont proposés, et cela jusqu’au printemps 2013.

Mais c’est aussi le 40ème anniversaire de l’association Les amis de Jean Giono. Sur la montée qui mène aux collines et qui porte le nom de Vraies Richesses, titre d’un essai de Giono, se trouve Le Paraïs, maison achetée en 1930 suite à la gloire fulgurante de Colline. Jacques Mény, président de l’association, y accueille le public par petits groupes sur rendez-vous. On pénètre avec respect dans cette petite maison meublée simplement dont plusieurs pièces ont servi de bureau à celui qui y a écrit des romans parmi les plus beaux du XXème siècle. Des livres occupent tous les murs, dont certains très anciens, et témoignent de la passion dévorante de Giono pour l’histoire et la littérature. Sur les murs la collection d’aquarelles et les fresques de son ami Lucien Jacques. Puis les manuscrits, pratiquement sans ratures, à l’écriture appliquée.

La maison accueille toute l’année des chercheurs : l’on fait encore des découvertes dans les nombreuses pages de correspondance qui s’empilent par année.

CHRIS BOURGUE

 

Centre Jean Giono, Manosque

04 92 70 54 54

Le Paraïs, Manosque

04 92 87 73 03

www.centrejeangiono.com

 

Voix multiples

Une nouveauté cette année : la sieste littéraire ! Bastien Lallemant, à l’origine du projet, déclare que le seul bruit toléré sera le ronflement ! Avec ses complices JP Nataf et Albin de la Simone, il a préparé un mini récital de chansons douces. On s’allonge dans la petite salle du Théâtre Jean-le-Bleu, on ferme les yeux. La musique des guitares est douce, sans ampli, les voix caressantes. Les textes des chansons parlent de choses quotidiennes avec sensibilité. Des auteurs surprise participent en lisant des extraits de leur oeuvre, ainsi Mathias Énart a proposé un passage très fort de Zone. Ce fut aussi l’occasion de découvrir la voix chantée d’Arnaud Cathrine, auteur et conseiller littéraire, dans un duo avec Bastien Lallemant.

Lec lectures de correspondances célèbres proposées au Théâtre en soirée ont dévoilé les écrivains dans leur intimité quotidienne. André Marcon, au si grand talent, a fait revivre des moments de la vie de Rimbaud, ses hésitations, ses soucis financiers et ses problèmes de santé : Rimbaud compte ses sous et se plaint. Quant à Joyce, lu par Laurent Stocker, il apparaît comme un amoureux jaloux, obsessionnel et maniaque dans les lettres qu’il adresse à Nora. On était loin des grandes pages de l’un comme de l’autre… et un peu déçus !

CHRIS BOURGUE

Octobre 2012