Vu par Zibeline

Une table ronde pour envisager des alternatives aux politiques de fermeture de l'Europe aux Migrants

D’autres possibles

• 10 octobre 2015 •
Une table ronde pour envisager des alternatives aux politiques de fermeture de l'Europe aux Migrants - Zibeline

Il est des hommes, des femmes, qui aux moments les plus noirs vous réconcilient avec la gent humaine. Ce fut le cas ce samedi 10 oct à la Villa Méditerranée. Films Femmes Méditerranée en partenariat avec Arte Actions Culturelles y organisaient une table ronde autour du documentaire de Shu Aiello et Catherine Catella Un village de Calabre. Les réalisatrices étaient là ainsi que Rocco Femia journaliste spécialiste des questions migratoires, Marie-Dominique Aguillon membre de la Cimade et Domenico Lucano maire de Riace. La salle était comble.

Exil et enracinement

«Ceux qui sont partis ne reviendront pas. D’autres arriveront. C’est l’histoire des hommes. Il n’y a rien à dire de plus.» : c’est sur ces mots que s’achève la chronique de ce petit village calabrais dépeuplé, menacé par la spéculation, la ruine, la mafia calabraise (la ndrangheta) et qui, à partir de 1998, a développé un accueil exemplaire des migrants échoués sur ses rives. Kurdes, Éthiopiens, Afghans, Gambiens, Ghanéens, Somaliens… sont passés par là. Beaucoup sont repartis vers les grandes villes. Certains sont restés, revivifiant l’économie du pays.

Les cinéastes ne donnent pas de leçon de morale. Elles font voir. Le paysage beau à couper le souffle, les champs escarpés, les chèvres, la route unique grimpant au village, les ruelles, les maisons abandonnées ou réinvesties. Les vieux au bistrot ou sur un banc à côté de jeunes migrants qui chantent Bella Ciao, la professeure à l’œuvre pour donner les rudiments d’italien à ces ados turbulents, souvent traumatisés, la réélection du maire, l’église où on prie dans toutes les langues tous les dieux, et qui ouvre ses portes à une fanfare fellinienne, la procession baroque des Saints Cosma et Damiano.

Elles font entendre aussi. L’histoire des natifs qui ont quitté Riace croise celle, tragique, jalonnée de morts, de viols, d’exactions, de ceux qui ont fui la misère et la violence de leurs pays. Orchestration des voix, précédant en off l’apparition du locuteur, résonnant sur son visage muet ou sur l’image récurrente et métaphorique du ressac sur la grève. Témoignages frontaux aussi et lamenti semblant naître de la terre. Universalité de l’exil et de l’enracinement.

Des chiffres et des hommes

La table ronde s’est engagée par les questions de la modératrice Marie Claude Slick au Maire de Riace sur les résistances éventuelles à ce projet, sa viabilité dans la durée et sa valeur d’exemple. Il n’a pas vraiment répondu. Mais les faits parlent d’eux-mêmes. Le village est passé en 15 ans de 900 à plus de 2000 habitants, et Domenico Lucano a été réélu. Pour comprendre ce qui se passe à Riace, Rocco Femia a rappelé qu’entre 1861 et 1976, 28 millions d’Italiens ont quitté la péninsule vers les quatre coins du monde, vivant le sort réservé aux immigrés : sales boulots, rejet, mépris. L’émigration fait partie de l’ Histoire italienne. Les migrants actuels sont semblables aux Italiens du siècle dernier. Sans eux, assurant aujourd’hui pour 50% le travail dans le bâtiment, et la plupart des tâches d’assistance de nuit, le pays serait en difficulté. Si on a la mémoire courte, c’est un constat qui parle aussi au portefeuille.

Marie-Dominique Aguillon, posément, a également avancé des chiffres clés. Les migrants représentent 3, 2 % de la population mondiale et ce chiffre est stable depuis 50 ans. L’Europe avec ses 28 états en accueille 1,7 millions avec une grande disparité selon les pays membres alors que la Turquie à elle seule en reçoit 2 millions

En 2014, on a enregistré 600 000 demandes d’asile dans l’Union soit 0,12 % de la population. Malgré ces statistiques qui mettent à mal la théorie de l’invasion, l’Europe et la France en tête développent une politique de fermeture. Alors que la convention internationale de Genève oblige les pays à recevoir les réfugiés, le taux d’octroi de ce statut ne cesse de baisser. On bloque les visas poussant les migrants à recourir à des passeurs. Puis on les criminalise, cherchant à démanteler un système qu’on a généré. On dépense beaucoup d’argent à poser des barbelés concertina, à subventionner à hauteur de 114 millions d’euro en 2014 des agences de surveillance comme Frontex peu respectueuses des droits de l’homme. Ces politiques incohérentes et inefficaces qui mettent en péril le droit d’asile s’expliquent peut-être par la force des lobbies sécuritaires.

Le projet de Riace, né d’initiatives individuelles, rappelle que l’autre n’est pas un nombre mais une personne. Que la réponse faite à Mustapha, Ousmène, Bétiel est celle de Nicola, Carlo, Maria. Et que malgré notre incrédulité, oui, il y a d’autres possibles.

Le film et les participants de cette table ronde – dont on peut regretter qu’elle n’ait pas accordé plus de place aux deux réalisatrices-  ont longuement été applaudis.

ELISE PADOVANI
Octobre 2015

(c) Christine Stover


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