Retour sur les Rencontres d'Averroès, cru 2014

D’autres mers intérieuresVu par Zibeline

• 28 novembre 2014⇒1 décembre 2014 •
Retour sur les Rencontres d'Averroès, cru 2014 - Zibeline

Après l’édition exceptionnelle de la capitale culturelle, les Rencontres d’Averroès entament un changement de rythme. Moins centré sur le climax des Tables rondes ?

Thierry Fabre a passé la main à Emmanuel Laurentin, mais l’Espaceculture reste producteur et organisateur de l’ensemble de la manifestation, coproduite désormais par France Culture. Le volet artistique de la programmation, en particulier cinématographique (voir  www.journalzibeline.fr/critique/dernieres-scenes) semble s’accroître encore. Quant aux débats proprement dits, ils furent nettement moins controversés que certaines années ! Une spectatrice le remarquait à sa manière : «Merci Monsieur Laurentin de ne plus inviter de criminel dans vos débats». Le mot est fort, mais effectivement le but ne semble plus de faire naître de (saines ?) polémiques, mais de décaler (et d’apaiser ?) le regard.

Car avec l’arrivée du MuCEM dans le paysage, le danger d’overdose méditerranéenne nous guette. Parlons donc d’autres Méditerranées ? La conférence inaugurale de Jean-Christophe Victor, qui devait situer le problème, fut déconcertante. Le dessous de ses cartes ne révélait rien, et il répondit par un tour de passe-passe à la question : prenant comme exemples trois mers intérieures pour les comparer à la Méditerranée, il passa sous silence la Caraïbe, pourtant la plus convaincante, s’attacha quelques instants seulement à la Mer de Chine méridionale, prit comme exemple pour la comparer à la Méditerranée la Méditerranée (c’est fou ce que ça ressemble…) puis l’Arctique. Qui en termes de circulation maritime, d’histoire longue, de démographie et de problèmes climatiques a peu à voir… En conclure que le concept de Méditerranée n’est pas exportable est franchement abusif, comme si l’on prenait un pingouin pour prouver que les oiseaux ne volent pas.

Fort heureusement les Tables rondes, concentrées en une journée, furent d’une autre teneur : la Mer de Chine apparut dans toute sa complexité, ancienne, peuplée, circulante et conflictuelle comme la Méditerranée, mais différente aussi, par son rapport au religieux, et à la colonisation… et la difficulté que nous avons à en comprendre les enjeux. Autour de la mer Caraïbe les intervenants furent passionnants, Daniel Maximin brillant, sur l’esclavage, le métissage, la créolité qui est la définition d’un peuple déplacé qui ne cherche plus de racines, ou en cherche partout. On regrettera seulement qu’à propos d’Haïti, évoqué comme la référence de la libération et de l’indépendance pour tous les Caribéens, les intervenants n’aient pas parlé du racisme latent dans les îles «européennes» : dans les DOM les immigrés haïtiens sont méprisés, et les relations avec les Békés ou les Z’oreilles ne sont pas simples…

La troisième table ronde s’interrogeait sur la démarche comparatiste, et partit un peu dans tous les sens, du meilleur au moins bon. Patrick Boucheron comme toujours fascinant sur tout sujet, Khalil Joreige passionnant (voir critique de son film sur l’aventure spatiale libanaise sur  www.journalzibeline.fr/critique/vers-les-etoiles), Theodora Oikonomides enfin politique et factuelle, mais Mostafa Hassani Idrissi revenait sans cesse à son Histoire de la Méditerranée, manuel aux intentions plus que louables mais parfois contestable aussi (voir critique www.journalzibeline.fr/critique/notre-mer-en-demos/)…

Emmanuel Laurentin anima toutes les rencontres avec brio, présentant, reformulant, posant quelques questions recadrant les propos… Tous les débats seront retransmis sur France Culture dans sa Fabrique de l’histoire à partir du 22 déc, et visible sur la webtélé Mativi-Marseille sous peu.

AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2014

www.mativi-marseille.fr

Lire ici la critique des lectures données sur proposition d’Eva Doumbia dans le cadre du dispositif Sous le signe d’Averroès.

Photo : G. Cloarec