Grâce au festival Un air de danse, les jeunes chorégraphes du Ballet Preljocaj dessinent de nouveaux Affluents

Danser pour se direVu par Zibeline

Grâce au festival Un air de danse, les jeunes chorégraphes du Ballet Preljocaj dessinent de nouveaux Affluents - Zibeline

Il y a de la danse dans l’air au Parc Jourdan d’Aix-en-Provence : Angelin Preljocaj, chorégraphe et directeur du Ballet Preljocaj, offrait la scène à quelques uns de ses danseurs pour y signer leurs premières chorégraphies. 

Englobant ces contributions nouvelles sous le nom générique Les Affluents, Angelin Preljocaj souligne combien l’expression de chacune de ces sensibilités neuves et originales apporte de richesse au répertoire de la danse et à sa capacité à rendre compte du monde avec un regard toujours neuf, et des formes qui ne cessent de renouveler la manière de le dire. Depuis 1995, plus de trente pièces ont ainsi vu le jour.

Le public s’est massé dans la douceur du soir au Parc Jourdan, pour une installation performative créée par Antoine Dubois, Laurent Le Gall, au cours de laquelle le public déambulait autour d’eux et de Margaux Coucharrière, Simon Ripert, Baptiste Coissieu, l’animant de leur fantaisie. Gestes mis en espace, lieux mis en scène, accessoires loufoques (ainsi, une coiffure constituée d’une armature blanche sur laquelle des ampoules étaient branchées par des comparses espiègles, un ensemble de tuyauterie transformé en costume…), séance d’injection de liquide coloré en bleu dans les alvéoles d’un papier bulle tendu sur un cadre, fleurs de papier, écran en panne regardé avec insistance, antique poste de télévision transformé en aquarium, table de banquet sur laquelle les chaises de hissent à côté des verres à pied tandis que la nappe qui la recouvre décrète sur un large pan “voir sans voir c’est contempler”, offrent à un public qui est invité à pénétrer dans cet espace ouvert une multiplicité de points de vue et une proximité rare avec les artistes. Le titre Walk until blindness ajoute à la curiosité de cet opus expérimental où l’on ajoute à ce que l’on cueille les élans de notre propre imagination.

Enfin, le public s’installe sur de petits pliants (qui adoucissent le béton des gradins) afin de voir de manière frontale cette fois les quatre chorégraphies du jour. Les jeunes chorégraphes, déjà détenteurs d’impressionnants curriculums vitae,  puisant dans leur expérience, leurs lectures, leurs préoccupations esthétiques et leur sensibilité, présentaient tour à tour des oeuvres abouties conjuguant grammaires académique et contemporaine à une expression personnelle neuve.

 Matt Emig renouvelant la question de l’oeuf ou de la poule s’interroge en filant la métaphore sur la relation entre l’apparence et l’intériorité. Son propos, Vainement ma voix l’implore, s’attache à la fragilité du contenu de la coquille, esquisse le champ des possibles qui mûrissent au coeur de l’enveloppe protectrice. Fragilité de l’être qui peu à peu prend son vol, hésitant entre les formes et les genres, que la variété des musiques choisies souligne (Gabriel Yared ou Edward Elgar entre autres) s’évade grâce au texte de François-Marie Robert-Dutertre, Le Rêve, s’affranchit peu à peu des lourdeurs initiales pour découvrir son identité. Seul en scène, Matt Emig se livre avec un sincère talent. 

Le cheminement initiatique est porté à son acmé par Íkaro d’Emma Perez Sequeda qui convoque le poète Pablo Neruda (Galope Muerto) sur une partition solitaire interprétée par Victor Martinez Cáliz qui apporte l’ampleur de son jeu à un parcours qui semble s’ancrer dans les prémices d’un monde, où la danse, rendue à sa puissance primitive, devient l’instrument incantatoire qui permet l’accession à un autre niveau de conscience. La diagonale classique prend une valeur sacrée, le manège est stylisé par le jeu des bras. Le mouvement se fait symbole, renoue avec les puissances élémentaires de l’univers et tisse la trame d’une liturgie où se fonde la conscience.

 Diplômée du CNR de Marseille en chant lyrique, Clara Freschel lie dans Almaviva, l’univers de la musique et celui de la danse avec un brio espiègle. Sur le plateau aux espaces répartis entre loge de théâtre, piano de répétition (tenu avec un humour décalé et élégant par Jacques Freschel) et espace scénique, les danseurs Baptiste Coissieu et Leonardo Cremaschi se donnent la réplique. L’univers du Barbier de Séville (sic) rejoint celui du Mariage de Figaro, divague avec bonheur vers Bernstein, Debussy ou Reynaldo Hahn… La danse ici est un langage théâtral qui s’autorise tous les registres, passe de l’émotion au burlesque, bouscule avec une tendresse complice tous les codes, épouse avec une délicate fraîcheur les variations des grands moments d’opéra, séduction, rejet, trahison, s’emporte en “déclamations” lyriques, se pare de mystère, tout en l’exposant… Plus de frontières entre les modes d’expression, les codes sont mis à nu, pastichés à la manière de Tex Avery, dépassent les cadres, viennent titiller les formes et les règles, les égratignent avec bonheur. Spectacle complet où la jeune chorégraphe offre même un passage chanté accompagnée de son père, et c’est très beau, et ovationné!

Enfin, on retrouvait le danseur Leonardo Cremaschi à la barre pour brosser  dans Why iii love the moon un panorama sur le mode humoristique de la condition féminine depuis le maniement du fer à repasser, à l’élevage de poupons ou au déhanchement de la femme fatale, bref, la maman ou la putain, que de perpectives!!! En cinq tableaux, Isabel Garcia López, Mirea Delogu et Florette Jager arpentent l’histoire récente depuis 1940 à nos jours. Les corps se transforment, racontent, miment, soulignent les indignations, les espérances, modulent l’utopie où enfin affranchis du carcan des conventions écrites ou non qui les brident et les oppriment, ils pourraient simplement être, dans la beauté d’une expression libérée. Strauss, Scarlatti jouxtent Lady Gaga et Nina Simone, AVAWAVES, Bellini… avec Casta Diva se dessine une histoire de paix, qui clôt une soirée où les spectateurs sont passés par toutes les émotions, grâce à l’interprétation brillante et sans faille des superbes danseurs issus du Ballet Preljocaj. Quelle relève!  En ce mois de juillet il y a de la danse dans l’air!

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2021

Spectacle donné le 22 juillet, Parc Jourdan, Aix-en-Provence, dans le cadre du festival Un air de danse.

Photographie : installation pour Walk until Blindness, fragment © MC