Bluebird, Bluebird de la romancière afro-américaine Attica Locke

Dans les eaux boueuses de l’Histoire

Bluebird, Bluebird de la romancière afro-américaine Attica Locke - Zibeline

Le Texas n’a pas été pris au hasard par la romancière afro-américaine Attica Locke, née à Houston, collaboratrice de HBO pour une série sur le mouvement des droits civiques. État esclavagiste historique, il est le cadre idéal à son enquête policière écrite en 2016, date de l’accession de Donald Trump à la Maison Blanche, traduite en 2021 pour les éditions Liana Lévi. Un double contexte historique – passé et présent – qui alourdit encore le poids politique de son roman. Car l’intrigue, bien que menée à cent à l’heure au cœur du bayou texan, n’est qu’un prétexte à dresser le portrait d’un état aux plaies encore béantes : celui d’un racisme ordinaire aux racines profondes. Bluebird Bluebird accuse sans détours le rôle déterminant de la race dans le Texas de l’Est sur les relations familiales et sociales, allant même jusqu’à l’irréparable : le meurtre. S’égrènent ainsi sur une ligne mélodique de blues des portraits en demi-teintes car rien n’est jamais tout noir ou tout blanc. Darren Mathews, noir, Texas Rangers, persuadé que son destin est entièrement lié à l’étoile sur son uniforme. Greg Heglund, blanc, agent du bureau local du FBI à Houston. Van Horn, blanc, shérif du Comté de Shelby… Une longue galerie réunie autour de deux cadavres fraichement découverts dans un bled de 178 habitants, une Blanche et un Noir. Aussi sinueuse soit-elle, l’enquête est à double détente qui fait remonter à la surface les fantômes du passé intrinsèquement liés aux assassinats, et si les faits s’enchevêtrent, l’ambiance est identique. Mêmes bars aux comptoirs poisseux, mêmes Stetson vissés sur les têtes, mêmes souffles chargés d’alcool, avec l’ombre du KKK planant sur la FAT (Fraternité Aryenne du Texas). L’écriture rythmée d’Attica Locke, son langage cash et ses dialogues bien sentis nous rendent immédiatement accros aux pérégrinations du ranger Mathew, droit dans ses bottes de Texan noir parti à la recherche de la vérité. Sur les meurtres qu’il juge immédiatement raciaux, prétextes à détricoter son histoire familiale et ses relations conjugales, à évoquer l’ascension sociale de la communauté afro-américaine et les rivalités policières… Ça colle partout, ça transpire sous les aisselles, ça pue l’alcool. L’air est irrespirable dans ces paysages d’eau croupissante et de forêts de chênes, et le voyage vaut d’être vécu.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Mars 2021

Bluebird, Bluebird Attica Locke, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch

Éditions Liana Levi, 20 €