Vu par Zibeline

Vincent Macaigne reprend L'Idiot et fait éclater la joie

Dans le lard du dialogisme

• 17 octobre 2014⇒19 octobre 2014 •
Vincent Macaigne reprend L'Idiot et fait éclater la joie - Zibeline

Révolution ! Révélation ! Événement de la rentrée théâtrale, lit-on ici, provocation à courte vue, voit-on ailleurs. Vincent Macaigne a repris et transformé son Idiot créé en 2009, rapidement arrêté pour cause de santé. Et il y va fort : accueillant les spectateurs par des hurlements au mégaphone, transformant les théâtres en boîtes enfumées, hurlant le texte durant trois heures sous des avalanches de boue et de peinture rouge… On comprend que les réactions soient exacerbées ! Mais alors, courte vue ou éblouissement ? Prenons-le par un autre bout.

Dostoïevski est un auteur fascinant, et difficile. Ses romans foisonnent de longues tirades contradictoires justement, exposant des points de vue politiques sur le monde, la vie, l’amour, la foi et l’espérance, tout ça mêlé sans que jamais une opinion ne soit donnée comme juste, et aucune autre comme infondée. L’Idiot ne déroge pas à cette poétique à partir de laquelle Bakhtine a théorisé le dialogisme (c’est-à-dire l’interaction entre les paroles des personnages, qui lorsque l’auteur/narrateur ne prend pas parti, laisse le lecteur libre de penser).

Vincent Macaigne par son actualisation de L’Idiot emprunte le même chemin. Aujourd’hui. Il invente une forme théâtrale faite de bribes exacerbées, jamais réalistes, évoquant tout en même temps la situation politique de la Russie Tsariste en pleine révolution industrielle, celle de notre présent français, de la lutte entre capitalisme et libéralisme, de l’échec des socialismes. Le Prince, l’Idiot, Mychkine, lorsqu’il parle enfin, fait éclater son inadaptation au monde, qui est aussi la nôtre, spectateurs de cette salle de théâtre qui écoutons cette parole complexe dispensée dans le chaos. La bière a coulé puis le sang, les watt ont défoncé nos oreilles, Sarkozy et Hollande ont débattu mesquinement sur un écran entre deux sublimes discours politiques noyés dans la frénésie de la danse et la dérision. Comme Mychkine au terme des désillusions il nous faut vivre, espérer, être généreux encore quand tout a déserté, que les aristocrates sont décadents, que les prolétaires abandonnent leurs enfants dans le froid, que la jeunesse confond amour et commerce de soi, que la modernité impose sa vitesse inhumaine, ses assourdissements.

Et comme dans le roman qu’il coupe, adapte, farcit d’extraits hétérogènes Vincent Macaigne ne propose pas de réponse, mais la force vitale du questionnement, de la révolte, de la jeunesse. Et d’une scénographie qui ne cesse de s’écrouler, de se traverser, s’encombrer de décombres piétinés par des acteurs tous incroyables. Qui parviennent à nuancer d’émotions subtiles la saturation sonore en hurlant à pleine voix.

Tout éclate, y compris la joie. Et l’idée que quelque chose existe qui naîtra du chaos.

AGNES FRESCHEL
Octobre 2014

L’Idiot, Parce que nous aurions dû nous aimer, a été joué à La Friche dans le cadre de la saison de la Criée hors les murs, du 17 au 19 octobre

Photo : L’Idiot-c-X-D.R.


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