Le Nijinski de Marco Goecke séduit l’opéra Garnier

Dans le cercle divinVu par Zibeline

Le Nijinski de Marco Goecke séduit l’opéra Garnier - Zibeline

Le visage du jeune Nijinski accueille les spectateurs dans l’écrin rococo de la salle Garnier de l’Opéra de Monte-Carlo, réminiscence des Ballets russes qui jouèrent sur cette scène. Le danseur fétiche de Diaghilev y interpréta deux des rôles principaux qui contribuèrent à forger sa légende, Narcisse et le Spectre de la rose. Invité dans le cadre du Monaco Dance Forum, le chorégraphe allemand, Marco Goecke, déjà lauréat du Prix Nijinski du chorégraphe émergent (sic !),  présente son Nijinski, dansé avec fougue par les danseurs de la Gauthier Dance// Dance Company. Le directeur artistique de cette belle compagnie de 16 danseurs, Éric Gauthier, livre au public quelques clés bienvenues sur le déroulé du spectacle, pose les jalons indispensables au décryptage, qui serait devenu parfois difficile. Si le ballet suit la chronologie, il ne cherche pas l’exhaustivité d’une biographie, mais plutôt retrace l’esprit, la montée de la folie, l’histoire d’un génie de la danse, dans ses emportements, sa capacité novatrice, ses hésitations, ses doutes, jusque dans la perception de soi et des autres. La gestuelle saccadée, signature de l’art de Marco Goecke, permet une réécriture des grands ballets : l’artiste ne cite pas les chorégraphies initiales, mais les évoque, les passe au crible de sa propre sensibilité. On suit l’évolution du jeune danseur (superbe Rosario Guerra) depuis ses débuts, la vivacité énergique des Ballets russes, sa rencontre avec Diaghilev, énigmatique Pygmalion et tentateur faustien, à sa plongée dans la folie, jusqu’à la scène finale où, fébrile, il trace sur le sol des cercles multiples, symboles de ce Dieu auquel il s’identifiait… la schizophrénie de ce géant de la danse est rendue perceptible dès les commencements, avec un visage aux expressions qui semblent échapper au contrôle du personnage, les yeux soudain hagards, les lèvres qui se tordent. Les figures féminines hantent les pas de Nijinski, la muse, Terpsichore, la mère du danseur, son épouse, Romola, tandis que les autres personnages semblent interchangeables, instruments au service de la danse. Un détail suffit pour caractériser chaque instant, chaque être, une demi moustache et un col de fourrure pour Diaghilev, une lyre sur le maillot de Terpsichore, un col pour le Spectre de la Rose et une pluie de pétales, un accord pour L’Après-midi d’un faune, la naissance d’un double trouble pour Narcisse… danse qui sous-entend un miroir, projection des démons de Nijinski ou de Goecke ? En une scénographie dépouillée, l’essentiel se dit, troublant, soulignant les failles d’une âme partagée entre les exigences de la vie et la transcendance, portée par les musiques de Chopin et de Debussy.

MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2017

Nijinski a été donné à la Salle Garnier de l’Opéra de Monte-Carlo les 14 et 15 décembre

Photographie : Nijinski ©Regina Brocke