Autrice reconnue de polars, Elena Piacentini réussit son entrée en littérature « blanche » avec « Les Silences d’Ogliano »

Dans la brûlure d’un étéLu par Zibeline

Autrice reconnue de polars, Elena Piacentini réussit son entrée en littérature « blanche » avec « Les Silences d’Ogliano » - Zibeline

En quelques jours, un été, la vie du jeune Libero a été bouleversée. Il a dû faire des choix, devenir qui il était vraiment. Avec un tel prénom, on pouvait s’y attendre ! Ce violent apprentissage, c’est ce que raconte, dans une langue magnifique, avec un sens aigu de la description et de la tension dramatique, Les Silences d’Ogliano. Longtemps autrice de polars, Elena Piacentini livre ici un très émouvant roman d’initiation et d’aventures, né de la double contrainte qu’elle s’est fixée : une narration à la première personne et un ancrage dans le Sud. La voix principale, c’est donc celle de « Libero Solimane, fils d’Argentina Solimane et d’elle seule, petit-fils d’Argentu Solimane dernier des chevriers ». Quant à ce Sud imaginaire, il pourrait être dans les Pouilles, la Calabre, la Sardaigne, la Corse aussi bien sûr, dont l’écrivaine est originaire. Qu’importe, on est à Ogliano, un village que surplombe le massif de l’Argentu « occult[a]nt la quasi-totalité du ciel », tel une métaphore de tous les poids qui pèsent sur les habitants, des silences, des secrets, des haines ancestrales. Un Sud solaire empreint de tragédie, comme celui de la Grèce antique. L’ Antigone de Sophocle ne cesse d’ailleurs de planer sur cette intrigue nourrie de rébellion adolescente, d’aspiration à la justice, et de tout l’éventail des possibles en dépit des déterminations, sociales, familiales…

Revenu vivre dans son village natal, Libero se souvient de cet été de tous les dangers qui a fait basculer son existence et l’a révélé à lui-même. Tout avait pourtant si bien commencé. Avec l’enterrement de Bartolomeo Lenzani, une sombre brute que personne ne regretterait ; avec les préparatifs d’une fête grandiose au Palazzo Delezio, qu’on appelait alors la Villa rose. Sauf que tout ne se passera pas comme prévu. Une mort suspecte, l’enlèvement du fils du baron Delezio, et le drame est en route, à l’issue duquel de nombreux secrets seront révélés… Péripéties, suspense, révélations savamment distillées, Elena Piacentini ne renie pas son goût pour la littérature noire. Mais elle enrichit le récit de toute une galerie de portraits attachants : la mère du narrateur, l’énergique et libre Argentina, le fils du baron, le sensible et révolté Raffaele ; et puis Gianni, l’ami d’enfance qui s’est perdu dans la violence ; et puis César, l’ancien gendarme reconverti dans la bijouterie ; et puis Argentu, le grand-père dont le fantôme bienveillant guide Libero… Dans ce très beau roman, tous, même les meilleurs, ont leur part d’ombre. Quant aux pires, ils ne sont pas toujours si mauvais. L’autrice dit avoir « voulu rendre compte des nuances d’une humanité qui n’est pas là où on l’attend ». Elle y a brillamment réussi.

FRED ROBERT
Février 2022

Les Silences d’Ogliano
Elena Piacentini
Éditions Actes Sud 19,50 €