Vu par Zibeline

Niv Sheinfeld et Oren Laor ont offert une superbe lecture de Two room apartment au Pavillon Noir

Dans la beauté de l’instant

Niv Sheinfeld et Oren Laor ont offert une superbe lecture de Two room apartment au Pavillon Noir - Zibeline

Niv Sheinfeld et Oren Laor relisent Two room apartment, créé en 1987 par Liat Dror et Nir Ben Gal, et qui a marqué la fondation de la danse contemporaine en Israël. Le travail est d’une finesse extrême, jouant sur les codes, effaçant les limites entre la vie et l’art. L’entrée des deux danseurs, en vêtements de ville, sur scène, espace circonscrit par la disposition quadrangulaire des sièges des spectateurs, s’effectue dans la pleine lumière, sans propos chorégraphique affirmé : il s’agit d’abord de délimiter l’espace, avec du papier adhésif blanc, qui reproduit le marquage au sol des bordures de stade, des courts de tennis ou des parkings urbains. Une ligne frontière divise le carré initial. Les deux protagonistes s’approprient chacun leur part de territoire, avec, en parfaite synchronisation, la répétition de gestes quotidiens, se lisser les cheveux, remonter les manches… ils arpentent leur portion d’espace, la marche devient agressive, militaire, puis se moque d’elle-même, les gestes contredisent ce que les sons évoquent, instillant des distorsions, des accrocs, des doutes. Le silence reprend sa place, les corps deviennent sonores, se heurtent, se cherchent, abolissent le pouvoir de la ligne de séparation, interrogent sur l’interdit, qui n’est pas qu’extérieur. Fragilité de l’instant, des choses, des êtres. La relation à l’autre, d’abord réduite aux regards furtifs, à la parade, à l’émulation, devient tendre, transgresse… Bouleversant de beauté plastique et d’émotion, le moment où, sur le tube d’Elton John, Goodbye Yellow Brick Road, Oren Laor, nu, se jette dans les bras, de Niv Sheinfeld, recherche de protection, d’amour, inconditionnel. À la lecture politique première, s’ajoute alors celle de l’humanité. La porosité entre scène et public, (les deux interprètes jouent aussi avec les spectateurs, par les regards, la puissance de leur présence), le temps de la performance et celui du retour au quotidien, apportent un souffle de liberté qui efface les frontières, papables ou non. Le large ruban qui cloisonnait l’espace est décollé, roulé en boule, rejeté sur l’espace scénique vierge de nouveau. Temps compressé, souvenir cristallisé que l’on imagine se redéployer à l’instar de « l’immense édifice du souvenir » proustien qui sortait de sa « tasse de thé ».

MARYVONNE COLOMBANI

Février 2016

Le spectacle a été donné du 2 au 6 février au Pavillon Noir, Aix-En-Provence.

Photographie © Gadi Dagon

 


Pavillon Noir / Ballet Preljocaj
530 avenue Mozart
13627 Aix-en-Provence
08 11 02 01 11
http://www.preljocaj.org/