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Vu par Zibeline

Etienne Daho et Jeanne Moreau, une histoire d’amitié fusionnelle

Daho raconte Moreau

• 1 septembre 2018⇒13 avril 2019 •
Etienne Daho et Jeanne Moreau, une histoire d’amitié fusionnelle - Zibeline

« Il n’est pas de hasard, il est des rendez-vous, pas de coïncidences. » Ce 23 janvier, Etienne Daho avait rendez-vous avec celle qui, dans les dernières années de sa vie, bouleversera la sienne : Jeanne Moreau. L’auteur de Tombé pour la France s’était promis de visiter, dès sa tournée terminée, l’exposition que la Maison Jean Vilar, à Avignon, consacre à l’actrice. Ce qu’il fit, le surlendemain même du dernier concert de son Blitz Tour, à Berlin. Comme il le chante dans Ouverture (album Corps et armes, 2000), cette date ne peut être une « coïncidence ». C’est en effet l’anniversaire de Moreau, disparue le 31 juillet 2017, à 89 ans. Pendant plus d’une heure, Daho s’immerge dans un parcours de photographies, d’enregistrements sonores, de documents écrits, de vidéos. « C’est une belle expo, très bien documentée. J’ai appris des choses », dira-t-il en sortant, visiblement ému. Dans la dernière salle, il prend un casque et visionne un extrait du Condamné à mort, l’adaptation en lecture concert du long poème de Jean Genet que Jeanne et lui ont joué dans la fameuse Cour d’Honneur du Palais des Papes, lors du festival en 2011. C’est d’ailleurs son témoignage qui clôt pratiquement l’exposition. « C’est une journée très particulière », reconnaît Etienne, regardant les gros flocons de neige qui viennent de fendre le ciel d’Avignon.

Un personnage mythologique

Dans sa jeunesse, Etienne Daho découvre Jeanne Moreau par la musique. « J’avais deux albums à la maison, que j’écoutais beaucoup, à côté de ceux du Velvet Underground et d’Iggy Pop. Elle a une voix qui pique, au spectre extrêmement bien équilibrée et d’une grande justesse. » La première fois qu’il voit l’actrice à l’écran, dans ses souvenirs, c’est dans Viva Maria !, de Louis Malle. « Peut-être pas son meilleur film… Mais pour moi, c’était un personnage presque mythologique. » Croisée une première fois sur un plateau à Canal+ (« Elle s’est dirigée vers moi, m’a pris par les épaules et m’a dit : je vous aime beaucoup »), une deuxième à la projection du film Clean, d’Olivier Assayas, la troisième rencontre sera déterminante. Elle a lieu un soir de juin 2008, pendant l’Obsession Tour. « Jeanne est venue me voir à l’Olympia. Je l’ai repérée au premier rang du premier balcon, en face de moi. La voir danser debout sur Epaule Tatoo, c’était quelque chose », se souvient-il, les yeux pétillants. Le concert terminé, la comédienne chanteuse le félicite dans sa loge, particulièrement touchée par son interprétation de Sur mon cou, extrait du Condamné. « Faisons l’intégralité de l’œuvre ensemble », lui lance le musicien, sans avoir imaginé une seconde plus tôt qu’il prononcerait cette phrase.

Une amitié fusionnelle

La suite est une histoire d’amitié fusionnelle. « Les élans sont des choses qui ne se maîtrisent pas. On s’appelait tous les jours, on se comprenait. Nous faisions partie de la même famille d’esprit, partagions certaines valeurs. La même exigence de mettre notre travail au centre et de le faire avec le cœur et aussi cette sensation qu’on est là pour faire quelque chose d’utile aux autres. » Pour Le condamné, « c’est elle qui m’a encouragé sur le fait que je pouvais donner chair à ce texte. On a mis un an à préparer le spectacle, on a laissé infuser. Mais on a enregistré les chansons en une prise. J’amenais la musique, elle amenait le théâtre. Chacun curieux du monde de l’autre. Elle aimait l’idée d’être la chanteuse d’un groupe de rock. » Même si, malgré le souhait initial d’Etienne, Jeanne ne s’est pas laissée convaincre de chanter les vers de Genet. Au moment de la répétition à Avignon « il y a avait une grande excitation. Elle était chez elle, elle déclamait des tirades de ses années au côté de Jean Vilar et Gérard Philippe. On était tous amoureux d’elle ». Après Avignon une tournée a finalement suivi. « Quand on montait sur scène, je la tenais par le bras et l’amenais jusqu’à son pupitre. J’attendais 20 minutes dans le noir avant de démarrer. J’avais toujours peur du premier son qui allait sortir de ma bouche. Au fur et à mesure des représentations, elle me mettait en avant », témoigne le musicien. Leur plus grande satisfaction ? « Avoir amené vers le monde un texte initialement tant rejeté, l’avoir rendu universel. » Et Daho de confier : « Jeanne voulait qu’on refasse des choses ensemble ».

Administrateur du Fonds

A-t-il envie d’écrire une chanson sur son amie disparue ? « Pas pour l’instant. Elle est déjà présente dans beaucoup de choses ». À commencer par sa propre existence : « Jeanne est une personnalité qui vous change. Je ne suis plus la même personne. Un peu comme après avoir rencontré Gainsbourg ». C’est quotidiennement que l’auteur-compositeur-interprète pense à l’icône du théâtre et du cinéma français. À double titre. « Elle m’avait dit qu’elle voulait que je jette un œil sur ses affaires mais étais restée très vague ». À la lecture du testament, il est désigné comme administrateur et ambassadeur parmi les trois personnes qui gèrent le Fonds Jeanne Moreau auquel l’actrice sans ayants droit a légué l’ensemble de ses droits moraux, matériels et de ses biens. Parmi les missions de ce qui deviendra une fondation, l’accès des enfants fragilisés au théâtre et au cinéma. Pas certain d’être à la hauteur de la dernière volonté de son amie, il finit par accepter la tâche, une fois rassuré sur la compatibilité avec son emploi du temps chargé. Mais reste surpris de la confiance qui lui a été accordée. « Je ne suis qu’une relation de la fin de son parcours », raconte-t-il avec l’humilité qui le caractérise. Ni hasard, ni coïncidence.

LUDOVIC TOMAS
Février 2019

L’exposition « Je suis vous tous qui m’écoutez ». Jeanne Moreau, une vie de théâtre se poursuit jusqu’au 13 avril à la Maison Jean Vilar, à Avignon

04 90 86 59 64 maisonjeanvilar.org

Photo : Jeanne Moreau, Etienne Daho, Le Condamné à mort, 2011 c C. Raynaud de Lage


Maison Jean Vilar
8 rue de Mons
84000 Avignon
04 90 86 59 64
www.maisonjeanvilar.org