La langue et le couteau de Kwon Jeong-hyun aux éditions Picquier

Cuisine et résistance

La langue et le couteau de Kwon Jeong-hyun aux éditions Picquier - Zibeline

Le nouveau roman de Kwon Jeong-hyun traduit du coréen par Lim Yeong-Hee avec la collaboration de Lucie Modde (prix Honbul 2017) est le premier titre de l’auteur publié en français. En postface, il s’adresse d’ailleurs directement à ses nouveaux lecteurs français, son livre comme moyen de faire connaissance, et tisse un parallèle entre l’histoire de la France et celle de la Corée : les deux pays ont subi une occupation, allemande pour l’un, japonaise pour l’autre.

Roman historique donc, évoquant la résistance contre un occupant, mais, afin d’éviter de « tomber dans les clichés » du genre, le biais choisi pour aborder le thème est celui de la cuisine. Le résultat, un texte choral foisonnant, dense, d’une rare finesse d’observation. Trois personnages émergent, portant chacun une partie de la narration : Chen, le cuisinier cantonais qui ne se sépare pas de son billot de bois, hérité de son père, ni de son couteau, dont il use en artiste, dans sa cuisine ; Yamada Otozô, ancien professeur de littérature, gourmet exigeant, enrôlé de force et devenu commandant en chef de l’armée d’occupation japonaise en Mandchourie en 1945 ; Kilsun, jeune femme coréenne poussée par son frère socialiste à lutter par tous les moyens possibles contre l’ennemi, enlevée, est amenée au QG japonais pour devenir « femme de réconfort » auprès d’Otozô.

Un nouvel art de la guerre se dessine à travers l’affrontement entre Chen et Otozô : le commandant impose au cuisinier des défis impossibles, épreuves défiant l’habileté, l’intelligence et la culture culinaire de Chen, qui, à chaque repas, joue sa vie. La cuisine devient ici parabole, non seulement de la vie, de la résistance, mais aussi de la littérature elle-même, « le cuisinier doit être aussi adroit qu’un magicien. (…) Là où le magicien trompe les yeux, le cuisinier trompe la langue », ainsi, l’art de dire pare de subjectivité les choses et « crée le goût »… Le roman, outre son intrigue palpitante, brosse avec un regard d’ethnologue un panorama époustouflant de vérité de cette période historique. Passionnant !

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2019

La langue et le couteau, Kwon Jeong-hyun, traduction de Lim Yeong-hee avec la collaboration de Lucie Modde
éditions Picquier, 20 €