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Les Tressages de François Rouan, jusqu’au 30 avril au Musée Fabre de Montpellier

Croisements libres

• 3 février 2017⇒30 avril 2017 •
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Les Tressages de François Rouan, jusqu’au 30 avril au Musée Fabre de Montpellier - Zibeline

A l’occasion des dix ans de la rénovation du musée Fabre, une nouvelle exposition célèbre un artiste contemporain natif de Montpellier. Les Tressages de François Rouan, organisés en cinq décades chronologiques, (1966-2016), illustrent le parcours du peintre. Les deux commissaires (Michel Hilaire, directeur du musée, et Isabelle Monod-Fontaine) proposent une lecture thématique pour chacune des cinq décennies : une déclinaison autour de la réflexion du peintre, qui, depuis ses débuts, découpe et tresse les matières, les couleurs, les souvenirs, les hommages, l’histoire et ses quêtes personnelles.

Rouan, né en pleine guerre, de parents résistants (sa mère est arrêtée, en représailles des actions de son père qui dirige un maquis dans les Cévennes, emmenée en prison avec lui âgé d’un an, puis torturée) quitte rapidement Montpellier. En 1961, il arrive à Paris pour suivre les cours de l’Ecole des Beaux-Arts. Il se lie avec Buren, Viallat, Parmentier, Buraglio, échange avec le mouvement Supports/Surfaces, dont il refuse l’abstraction radicale. Bouleversé par les papiers découpés de Matisse, il s’engage dans une voie qu’il explore encore aujourd’hui.

L’ensemble des œuvres présentées permet d’appréhender son dialogue permanent entre disparitions-apparitions des motifs. Les tissages de bandes de toiles préalablement gouachées, puis fendues, découpées, entrecroisées, et repeintes sont loin d’évoquer l’idée d’enfermement. Ce qui pourrait signifier une grille diffuse au contraire du mouvement, quelque chose qu’on devine ou qui s’impose plus frontalement selon le propos. Des visages, des corps, des formes qu’on sent palpiter dans la couleur remettent toujours en question la place du fond et de la surface. Le premier plan disparaît dans l’épaisseur de la toile, l’intention surgit entre les stries.

De son séjour à la Villa Médicis en 1971 (dirigée à l’époque par Balthus), il garde un très fort attrait pour l’art classique italien, qu’il intègre dans ses œuvres. La série des Portes, au nombre des douze entrées de la ville de Rome, grands formats rectangulaires aux couleurs mates, distille un mystère, un interdit à aller chercher au-dedans des teintes dominées par le rouge et le noir. La surface n’est là que pour nous entrainer plus loin, plus profond. Il reprend des motifs de l’architecture romaine (morceaux de frontons, tracés de carreaux de marbres,…), qu’on retrouve, découpés, tressés, mélangés, recouverts de hachures, de croix… On pense fugitivement au conte d’Ali Baba et les 40 voleurs, lorsqu’en une nuit Morgiane marque d’une croix toutes les portes de la ville. Stratégie du jeu de damier, récit populaire, histoire de l’art, ouverture, fermeture, dedans, dehors : les lectures se bousculent et offrent un regard pluriel d’une grande richesse.

Le mélange des motifs n’est pas toujours obtenu par la découpe en bandes. Rouan utilise aussi l’empreinte : des corps, calqués sur la toile, habitent la série des Voyages d’hiver, produite après le choc de la vision de Shoah en 1985 (Lanzmann). Plus figurative, on y voit la gare d’Auschwitz, et des « morceaux » (Stücke, autre série présentée), ces humains promis à la chambre à gaz.

Plus tard, avec les Trotteuses (2011-2013) Rouan desserre la trame, laisse passer des images vaporeuses derrière et sur les bandes. Silhouettes, souvenirs, fantasmes. La toile s’anime. L’artiste, qui pratique la vidéo depuis 2002, donne une dimension supplémentaire à ses toiles : elles étaient déjà multi plans, elles semblent ici déplacer les sujets latéralement, comme sur un écran. Un nuage (de beau temps) passe.

Dans le hall du musée, au-dessus du sol noir et blanc conçu par Buren, ce sont les œuvres les plus récentes qui sont exposées. Tressage, couleurs, flux lumineux, chemins mystérieux, souplesse des lignes. Les angles droits des multiples croisements des bandes se laissent dépasser par une force qui ressemble à la liberté.

ANNA ZISMAN
Février 2017

François Rouan – Tressages 1966-2016
jusqu’au 30 avril
Musée Fabre, Montpellier
04 67 14 83 00
museefabre.fr

Image : François Rouan, Porta Flaminia II, 1975-1976, peinture à l’œuf et huile sur toiles tressées, 200 x 170 cm, Collection Francis Berthier, © photo Atelier de l’artiste, ADAGP, Paris, 2017