New Folk Sicilian Project à l’auditorium du Conservatoire des Ursulines de Brignoles

Créer toujours, le sel de la tradition !Vu par Zibeline

New Folk Sicilian Project à l’auditorium du Conservatoire des Ursulines de Brignoles - Zibeline

Surprenante création pour ceux qui ont lu un peu trop vite l’intitulé du concert, New Folk Sicilian Project et n’ont retenu que le « folk sicilian » ! L’usage de l’anglais devait déjà mettre la puce à l’oreille et le « New » achever de parfaire le pressentiment. Réunis en quatuor, Nicoló Terrasi (guitare classique et électrique, électronique, compositions, arrangements), Salvatore Meccio (chant, guitare « battente », guimbarde, tambours), Jean-Florent Gabriel (violoncelle), Laurent Charles (saxophones), tissaient leur « utopie sonore », conjuguant avec brio les élans de la musique populaire et la création contemporaine. « Senti ! » (écoute !) est le premier mot de Sali (sel) qui ouvre le spectacle, voix de conteur sur d’amples nappes sonores : la saveur des histoires est celle même de la vie : « chaque grain de sel est une histoire, et une note en même temps, sourit Nicoló Terrasi », avant de nous envelopper dans les sonorités du Viaggio al centro dell’isola, véritable « cinéma pour les oreilles » où se mêlent les voix enregistrées (marché animé de Palerme, jeux d’enfants, partie de foot sur la place Modica…). Salvatore Meccio, auteur des textes des chants de cette création, se transforme en bateleur, jongle avec trois oranges, les envoie à des spectateurs, accordant une dimension ludique et animée à la composition de Nicoló Terrasi. La musique s’incarne, devient vivante, se replie sur les réflexions d’Assittatu (assis), composées « lors d’un trajet en TGV vers Marseille à l’occasion de la première rencontre de New Folk ».

Le mouvement est-il une quête ? Le lieu où l’on s’installe un but ou un commencement ? Les ambiguïtés de l’être humain se dessinent aussi dans Cu’na carizza (par une caresse) qui emprunte à l’univers des films de Fellini, souligne par des descentes chromatiques l’humour du propos, use de syncopes, et revient sur les rythmes à neuf temps de certaines musiques traditionnelles. L’amour se voit encore décliné dans la superbe complainte d’une femme de marin qui prie pour son retour alors que la mer se déchaîne dans Mmenzu a lu mari (Au milieu de la mer), mélodie collectée par l’ethnomusicologue Alberto Favara (1863-1923) et publié dans le Corpus di musiche popolari siciliane. Chaque instrument sera aussi soliste, porté par les souffles électroniques, compositions où l’improvisation danse avec les thèmes populaires : Comu’na Canzuna, A la Carritera et A la Surfarara (à la manière des charretiers et des mineurs de soufre), les chansons d’origine paysanne deviennent prétexte à une somptueuse expérimentation créative pour le violoncelle qui s’empare de la première pour esquisser une vaste fresque, la seconde sera reprise par le saxophone alto en un mouvement tournoyant tandis que les guitares de Nicoló Terrasi se glissent dans la troisième. La guitare battente de Salvatore Meccio (fabriquée par le musicien lui-même, « tombé en amour devant son modèle exposé dans un musée milanais ») fait sonner ses quatorze cordes pour une tarentelle endiablée (Pazzaredda). On se laisse entraîner par le tempo alerte de l’improvisation vocale et instrumentale (sur tammorra) de Salvatore Meccio, E la me vita. Il aura évoqué auparavant les désillusions d’un chant amer (Cantu amaru) que l’espoir vient apaiser. Le conte du roi (traditionnel sicilien) clôt avec un espiègle brio ce temps d’exception : U cuntu du re, bifé, viscuotto e miné (il était une fois un roi bifoi, biscotte et minois). La maestria de l’imagination populaire, sa capacité à se jouer des codes, à les détourner, se concentre dans la verve du conteur suivi par un instrumentarium complice. Démonstration flamboyante de l’infinie richesse des musiques dites traditionnelles et de leur capacité à convoquer les modes des siècles qu’elles parcourent !

MARYVONNE COLOMBANI
Février 2022

Création donnée le 25 février à l’auditorium du Conservatoire des Ursulines, Brignoles (résidence de création au Centre de création Le Chantier)

Photo : © Pierre Drap