Vu par Zibeline

Festival Parallèle, entre danses rituelles et cuiseurs à riz

Création radicale

• 26 janvier 2019⇒3 février 2019 •
Festival Parallèle, entre danses rituelles et cuiseurs à riz - Zibeline

La femme nue traverse la scène en faisant la roue, un rire diabolique. L’homme s’engloutit dans une vulve géante : les scènes d’ouverture et de conclusion de HooDie (mot anglais signifiant sweat-shirt à capuche) sont les plus évocatrices de la première création d’Oliver Muller. L’acte de s’encapuchonner est ici un désir de dissimulation et de disparition autant que de protection. Mais le lien avec le travail de recherche sur la sorcellerie, à l’origine du spectacle, n’est pas si évident, si ce n’est des objets disposés de manière totémique. Ardu.

On passe de la sorcellerie aux danses amérindiennes avec The jaguar and the snake d’Amanda Piña. Ou quand la colonisation et la mondialisation déciment les cultures traditionnelles. Assis en cercle, les spectateurs assistent à une hypnotique cérémonie, entre chamanisme ancestral et performance contemporaine. La chorégraphe, entourée de Lina Maria Venegas et Yoan Sorin, incarne des êtres mythologiques aux mouvements ralentis. Des créatures constituées à la fois d’attributs humains, animaux et végétaux. Tour à tour menaçantes et dociles, elles dévorent fleurs, plumes, cheveux comme contraintes d’absorber une partie d’elles-mêmes. La musique produite en direct par les machines de Christian Müller crée progressivement un sentiment d’oppression. Quand les personnages crachent du sang, on devine que c’est celui de leur propre massacre. Mais aucun impérialisme ne pourra au final totalement anéantir une culture protégée par les divinités de la nature. Longuet.

Transe

C’est une autre forme de sujétion qu’exprime Farci.e. Un corps tout fin avance comme désarticulé, hésitant. Sorour Darabi prononce un timide « bonsoir », la seule parole jusqu’au « merci » final. Avec la même incapacité à se mouvoir avec assurance, le jeune chorégraphe iranien ne parvient pas à boire convenablement. La bouteille rencontre avec difficulté sa bouche. Une fois avalée, l’eau est recrachée, se déversant sur une pile de texte dont l’encre finira par baver. Attablé, il ingurgite et régurgite littéralement des morceaux de papiers jusqu’à en donner la nausée. Le texte est broyé, mâché, lapé, utilisé comme une simple éponge, avec lequel il se frappe le visage. Avec ce solo, Darabi, artiste queer de culture farsi (langue qui n’a pas de marqueurs genrés), interroge la double question du genre et du langage. Il expose ici sa confrontation violente aux normes qu’il a dû ingurgiter en s’installant en France. Saisissant.

Dans Lignes de conduite, la chorégraphe Maud Blandel s’intéresse à l’évolution de la tarentelle, danse de transe du sud de l’Italie, de ses origines païennes à sa dimension touristico-festive, en passant par sa récupération par l’Église. Quatre danseuses évoluent sous une imposante cloche qu’elles baissent d’un cran avant chaque nouvelle pièce. La cadence de leurs pas accélère au rythme du carillon. Leur danse, entêtante et rigoureuse, est en parfaite une osmose. Mais le collectif se décompose, au profit de l’individu, comme obéissant à de nouvelles exigences. Celle du spectacle qui prend l’ascendant sur le sacré. Entraînant.

Humiliation

Avec Cuckoo, Jaha Koo raconte l’histoire d’une humiliation, celle de la Corée du Sud, passée sous les fourches caudines du FMI au moment de la crise économique asiatique de 1997. Cuckoo, c’est la marque, née de cette crise, de cuiseurs à riz. Trois modèles sont les co-interprètes de la pièce. Ils parlent, se lancent des injures, entrent en compétition. À travers son parcours, celui de proches, l’auteur -qui lui a choisi l’exil- dresse le portrait d’une génération sacrifiée par les politiques menées ces vingt dernières années. Un état des lieux d’une société sous la pression, où un suicide toutes les 37 minutes est à déplorer. Captivant.

LUDOVIC TOMAS
Février 2019

Le festival Parallèle a eu lieu du 26 janvier au 3 février dans différents lieux de Marseille et de la région

Photo : Olivier Muller, HooDie © Laurent Paillier