Aleatorio de Jean-Christophe Maillot, coup de dés gagnant à l'Opéra Garnier de Monte Carlo

Coup de désVu par Zibeline

Aleatorio de Jean-Christophe Maillot, coup de dés gagnant à l'Opéra Garnier de Monte Carlo - Zibeline

Lorsqu’un artiste comme Jean-Christophe Maillot dit « faire une pause », il crée encore… À la nécessité de prendre du temps, indispensable à l’alchimie de la création, s’ajoute un regard sur le parcours accompli, les quatre-vingts pièces composées par le chorégraphe, directeur artistique des Ballets de Monte Carlo, la volonté de laisser de côté pour un temps les grands ballets narratifs pour se consacrer à des compositions plus courtes et abstraites, et aussi, une exploration d’un mode nouveau. « Je crée toujours mes chorégraphies à partir de la musique, elle génère en moi l’envie du mouvement et de son partage avec les autres ». Aussi, reprendre dans un nouveau spectacle une chorégraphie avec une autre musique que celle pour laquelle elle a été composée, semble tenir de la gageure ! Le hasard conduit le chorégraphe à cette expérience, « j’étais dans mon bureau, regardant distraitement un retour vidéo du studio et j’écoutais en même temps une musique de Mozart, qui n’avait rien à voir avec celle sur laquelle les danseurs évoluaient. Et pourtant, dans un moment de grâce, les deux se sont accordées… » D’où la conception de Aleatorio, composé de trois pièces existantes, Men’s dance (2002), Men’s Dance for Woman (2009) et Presque rien (2015). À la place de la Musique pour morceaux de bois de Steve Reich destinée aux deux premières pièces, le Concerto italien de Bach, interprété par Alexandre Tharaud. Rythme, pureté, sobriété, subsistent, mais de nouveaux espaces semblent apparaître, un paysage se crée, avec des couleurs, une pâte insoupçonnée ; des liens naissent, autres, esquissant une certaine étrangeté en regard de la conception originale. Et pourtant l’adéquation se fonde, en une véritable recréation, l’écriture se love avec subtilité dans cet écrin inattendu, prend des significations inattendues. « Obsession » pour les pointes, élégantes, sensuelles et mutines, « magiques » selon les termes de Jean-Christophe Maillot, qui hantent le mur de scène, projetées démesurées, suscitant la danse masculine de Men’s dance, rapide, enlevée, soulignant par ses répétitions, l’ostinato de la partition. Clin d’œil à François Truffaut qui, dans L’homme qui aimait les femmes, fait dire à son personnage, « les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie » ? Dominatrices, les femmes de Men’s Dance for Woman, apportent leur vivacité revendicatrice, affirmation de soi ? Émancipation ? La musique, identique à celle de Men’s dance, est cependant perçue différemment, posant ainsi le problème de la relation entre nos perceptions, et celle prépondérante de la vue dans notre appréhension du monde… Enfin, la thématique du couple trouve son accomplissement dans le duo Presque rien, qui s’immisce dans groupe des femmes, véritable chœur antique, contrepoint vindicatif et ironique à la tentative d’union, composée sur une « non-musique », commandée à Bertrand Maillot : « musique sur rien », bribes de mots, sons du quotidien, oiseaux, grincements… correspondant à l’exploration des rapports du couple, attraction, répulsion… sans doute un peu longuette, mais transportée par l’énergie des danseurs. Le « pas de deux » fascine Jean-Christophe Maillot, qui sourit, lors des pré-talk, « un chorégraphe est condamné à dépendre des autres… pour moi la danse ne peut être qu’un dialogue. Le solo a quelque chose de narcissique, incompatible même avec la fonction de  chorégraphe ». L’ensemble des trois pièces, Aleatorio, d’une belle cohérence, trouve un nouvel élan, dans les subtiles lumières de Dominique Drillot, et la somptueuse interprétation des danseurs des Ballets de Monte Carlo.
MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2016

Spectacle donné à l’Opéra Garnier, Monte Carlo du 16 au 18 décembre

Photographie © Alice Blangero