Vu par Zibeline

Les Correspondances de Manosque, fête de la rentrée littéraire

Correspondances de Manosque, Fragments

Les Correspondances de Manosque, fête de la rentrée littéraire - Zibeline

La cruauté des hommes

Vendredi, 18 h. Deux textes fictionnels forts et engagés font l’objet d’une rencontre sur la souffrance animale : Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo et Défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message. Tous deux dénoncent les dérives d’une production de masse et d’élevages intensifs d’une atrocité largement acceptée, d’abord parce que l’industrie agroalimentaire maintient un voile opaque sur les conditions d’exploitation (Jean-Baptiste Del Amo qualifie les abattoirs de boîtes noires) ; ensuite, parce que, selon Vincent Message, tant de frontières mentales ont été dressées entre l’homme et les autres espèces qu’il n’est pour elles plus capable d’empathie. Et c’est parce que la fiction permet d’élargir le nous et de se mettre dans la peau d’autrui que l’auteur a choisi la forme du conte philosophique, une dystopie dans laquelle les hommes, vaincus, sont dominés par d’autres venus d’ailleurs, et réduits au statut de bêtes. « Qu’est-ce que tu manges comme animal mort ? » est une phrase emblématique des effets systémiques résultants de comportements humains néfastes dont on n’a plus conscience. Cette fable réflexive rétablit très habilement les connexions débranchées par la mondialisation. Ici, le mot est plus un voile qu’un révélateur : l’euphémisme de la langue permet au lecteur de découvrir les enjeux de l’intrigue par lui-même. Dans Règne animal, saga familiale et porcine où la transmission de la violence va crescendo, Jean-Baptiste Del Amo manie un style tout autre : kaléidoscopique, hyperréaliste, cru, brutal, parfois à la limite du supportable. Quand il rédige, l’auteur passe toujours par la sensation. Il peint des personnages prisonniers des déterminismes sociaux, qui ont pour seul repère un métier et un environnement insoutenables. Deux romans essentiels qui questionnent le déni collectif, la répétition des stéréotypes, l’urgence de repenser le rapport de l’homme au monde animal.

Le Y de Magyd

Dimanche 14h30. Magyd Cherfi est accueilli sous une pluie d’applaudissements : nous sommes tous tellement contents de retrouver le parolier  du groupe Zebda… y compris la journaliste Maya Michalon qui par son enthousiasme, son sens de l’humour et de l’à-propos, va nous permettre de passer ensemble de précieux instants ! Dans son roman Ma part de Gaulois, Magyd Cherfi passe son bac : nous sommes en 1981, dans les quartiers Nord de Toulouse, et il doit composer avec l’injonction de sa mère qui place tous ses espoirs en lui, et le rejet des autres de la Cité pour qui la lecture et la réussite scolaire sont l’apanage des « pédés ». Chaque mot nouvellement acquis l’éloigne de la bande, il est peu à peu l’étranger des siens. Dans l’appartement, pas d’intimité, on dort à trois dans un lit ; quand il a besoin de silence, d’isolement, Magyd campe dans les toilettes comme sur une île lointaine. Son père travaille avec pioche et pelle du matin au soir, essuie au quotidien des invectives, rentre à la maison éreinté. 1981, c’est aussi l’année de l’élection de François Mitterrand. Si l’arrivée de la gauche en réjouit beaucoup, si elle marque l’abolition de la peine de mort et l’annonce d’une politique sociale accrue, elle entraîne en revanche un mouvement de panique parmi les immigrés algériens de la première génération, dont font partie les parents de Magyd : de 1956 à 1957, François Mitterrand était Garde des Sceaux du gouvernement de Guy Mollet qui fit marcher la guillotine à plein régime contre les membres du FLN… Ma part de Gaulois, c’est un titre tendre et provocateur à la fois, la « bâtardise » absolue de qui résiste et adhère en même temps. Le Y de son prénom, c’est ce que Magyd concède à la France, sa part de Gaulois…Et pour jouer encore avec les noms et les mots, il est tantôt « Magide » avec l’accent toulousain, tantôt « Magic Magyd » afro-américain. Son récit autobiographique est un travail de mémoire, de reconstitution : les 35 ans qui le séparent des faits lui permettent d’être à distance, apaisé. L’auteur revient enfin sur la Marche des Beurs de 1983, mouvement durant lequel des milliers de jeunes issus de l’immigration dénoncent les crimes racistes, réclament justice et égalité, et que la mémoire collective a complètement passé sous silence…

MARION CORDIER
Octobre 2016

Les Correspondances de Manosque se sont déroulées du 21 au 25 septembre
04 9275 67 83 / correspondances-manosque.org

Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois, Actes Sud, 19,80 euros
Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal, Gallimard, 21 euros
Vincent Message, Défaite des maîtres et possesseurs, Seuil, 18 euros

Photo : Magyd Cherfi -c- François-Xavier Emery