Retour sur trois spectacles de Montpellier Danse

Corps encoreVu par Zibeline

Retour sur trois spectacles de Montpellier Danse  - Zibeline

Montpellier danse a entamé sa 5e décennie dans un désir de continuité, pour rattraper le temps perdu de l’an dernier. Tonalité en trois spectacles : Arkadi Zaides, Dimitris Papaioannou et Christian Rizzo.

Arkadi Zaides est entré avec fracas dans le festival. Non pas à cause d’un nombre incroyable de danseurs sur le plateau. Ni avec des sons tonitruants. Ni un décor d’une plasticité à couper le souffle. Non. Passées les remarques déçues des spectateur·ice·s en perpétuelle quête de « danse » qui n’y ont pas trouvé les mouvements de corps tels qu’ils et elles les attendaient, ce qui fait que la création de l’artiste israélien revêtait un caractère incisif, c’est la façon dont il organise, chorégraphiquement, car c’est bien le mot qu’il faut malgré tout employer, la danse des morts. Et ce n’est pas une allégorie. Zaides présente, avec NECROPOLIS, un état des lieux de la recherche effectuée par le réseau UNITED for Intercultural Action, qui collecte et répertorie les noms des migrants morts en tentant de rejoindre l’Europe. Des bribes de quelque chose qui pourrait donner de la chair à cette effrayante liste de patronymes. La façon dont ils ont perdu la vie. Le lieu où leur corps s’est arrêté de bouger. Sur un grand écran, il navigue, avec Emma Gioia, en direct depuis leur ordinateur, sur le monde de Google Earth. Depuis la cour du bâtiment du Centre Chorégraphique de Montpellier où a lieu la première de sa pièce, on s’élève, dans un doux mouvement de dé-zoom, au-dessus de la ville, on vogue vers Cannes, ou Bah, 17 ans, arrivé de Vintimille, a brulé dans le toit d’un train. Son nom est pointé sur la carte, latitude, longitude. Les notices se succèdent, incrustées sur les images de l’application qui donne à voir notre monde dans ses moindre recoins. L’amplitude du désastre apparait cliniquement, dans un ballet de mouvements dirigés par les deux mains de Zaides et Gioia, qui nous tournent le dos. Comme des chefs d’orchestre. En silence. Les images se muent en vidéos, caméra subjective qui cherche les emplacements des tombes, dans les endroits les plus reculés des cimetières français. Bruits des pas dans les graviers, cadre qui tangue, son direct. Le concret s’invite sur l’écran. Jusqu’à ce que les deux artistes se muent en médecins légistes, recomposant un corps sur la scène, anonyme celui-ci, décomposé, démembré, boursouflé. Gestes lents et appliqués. Et voici que des images 3D font se mouvoir ce corps en morceaux. Danse ultime, silencieuse. Soubresauts d’entre les morts. Si ça ce n’était pas de la danse, de la pensée, du militantisme sensible, ce qui nous reste de vie ne servirait pas à grand-chose.

Necropolis © Arnaud Caravielhe

 

Cataclysme

Sortis du monde d’Hadès, on plonge dans celui du Minotaure, labyrinthique et merveilleux, imaginé par Dimitris Papaioannou. Sur la grande scène du Corum, les créatures de Transverse Orientation envoutent pendant les presque deux heures du spectacle. C’est un peu trop long, mais quel voyage ! Les huit interprètes forment et déforment une multitude de tableaux vivants, où sont convoqués Bosch, Botticelli, Vinci, avec une force d’invention plastique qui va chercher au tréfonds des mythes et de nos mémoires (collectives). Les êtres (personnages immenses, surmontés d’une minuscule tête bringuebalante, hybridations masculino-féminines, mariages bêtes et humains) nous invitent à suivre Thésée dans une rencontre débridée avec le taureau. Il est là, imposant, magnifiquement vivant et menaçant, animé par les danseurs qui le font se déplacer. Le propos progresse au détour des dédales. Les images se succèdent, nées des précédentes, dans une narration fluide, qui nous tient par la main. Les hommes, dans leur quête de la clé du labyrinthe, le reconstruisent systématiquement. Accumulations de bric et de broc chaque fois remises en place, pour mieux obstruer l’avenir. Papaioannou offre des scènes d’une beauté qui souvent subjugue. Il n’est pas question ici de peser la nécessité de ce beau qui tire vers l’esthétisme. La force de l’ensemble emporte tout, jusqu’à ce que les barrières s’ouvrent, repositionnées une fois encore en deux rives séparées, ce qui pourrait bien être la Méditerranée, ici encore. Crépusculaire.

Transverse Orientation © Julian Mommert

 

Nicolas Fayol habite un autre lieu, défini par Christian Rizzo. Il y est dans une solitude qu’on devine absolue, mais résolue. L’espace est sculptural. Un bouquet posé à côté d’un vase, une pierre de lave, une paire de bottes de jardin, des cloches. Un nuage qui plane, alimenté par une machine à fumée, découpé par la lumière de Caty Olive. Et la musique de Pénélope Michel et Nicolas Devos, magnifique présence complice des derniers spectacles du directeur du Centre chorégraphique de Montpellier. L’interprète, venu du hip hop, arpente le sol avec la totalité de son corps. Les pieds, les mains, le dos, le ventre, la tête. Arrimé à cette terre qu’il imprime de sa présence. Des mouvements puissants, précis. Une progression prudente, entravée par une sorte de crainte diffuse. Les nappes de fumée et de sons, des ombres venues de nulle part balaient le plateau ; un danger plane. L’attraction terrestre n’en est que plus forte. Nicolas Fayol s’ancre dans son territoire. Des moutons subliminaux traversent la scène, les cloches teintent, et soudain, on est à la montagne. Le pouvoir évocateur de la scénographie (minimale) de Christian Rizzo fonctionne totalement. Des trépieds de projecteurs symbolisent une forêt. Peut-être que le Robinson de en son lieu a-t-il réussi à habiter cet espace recomposé ? Rien n’est moins sûr, au regard du final, terrible image d’une dévastation qu’on craignait depuis le début de ce spectacle où la pureté construit magistralement le cataclysme.

ANNA ZISMAN
Juillet 2021

NECROPLOLIS de Arkadi Zaides, Transverse orientation de Dimitris Papaioannou et en son lieu de Christian Rizzo ont été joués au festival Montpellier Danse, qui se tient jusqu’au 16 juillet

Photo : en son lieu © Marc Domage