Retour sur quelques spectacles de Parallèle, festival international des pratiques émergentes

Corps en ParallèleVu par Zibeline

Retour sur quelques spectacles de Parallèle, festival international des pratiques émergentes - Zibeline

Retour sur quelques propositions d’une 11e édition particulière du Festival international des pratiques émergentes, à Marseille.

Race

Lors de la précédente édition du festival Parallèle, Ana Pi avait livré un sympathique Tour du monde des danses urbaines en dix villes, conférence dansée associant son domaine de recherche à ses talents de pédagogue. Cette année, la danseuse et chorégraphe brésilienne continuait d’explorer sa pratique pluridisciplinaire. Danse, lecture, cinéma et musique sont au programme de la pièce Race pour laquelle est invité un autre artiste transversal, le compositeur Chassol, lui aussi coutumier des collaborations. Au piano, le musicien d’ascendance martiniquaise crée en direct une bande originale pour le film réalisé par la chorégraphe. Sur des images au noir et blanc accentuant la sensualité des corps, de jeunes danseurs de la compagnie brésilienne @favelinhadance se challengent. La cadence des mouvements, la joie qui s’exprime sur la pellicule et l’absence de paroles contrastent avec la mine posée, les pas mesurés et les mots incisifs d’Ana Pi. Face à une marche du monde dont la vitesse s’amplifie, Race propose deux rythmes, deux perceptions pour défier une époque traversée de multiples questionnements.

La Chaleur

Accompagnée par Parallèle, Madeleine Fournier était elle aussi invitée en 2020 puis 2021. Après Labourer l’an dernier, elle approfondit, avec La Chaleur, la relation entre corps et chant. Et d’interroger, dans son sens primaire, physiologique, le vivre ensemble, sans aucune considération sociale ni politique. Autour de la chorégraphe interprète, Jonas Chéreau, Catherine Hershey, Corentin Le Flohic et Johann Nöhles composent des figures chantées, a cappella, d’après l’œuvre de Henry Purcell. Cinq corps épurés en symbiose, cinq voix lyriques en harmonie, qui se soutiennent, s’accompagnent et se complètent. Des objets disposés sur le plateau dont chacun se saisit figent les protagonistes à la manière de muses issues d’un tableau à la double référence antique et baroque, cette dernière renforcée par le souffle du compositeur anglais du XVIIème siècle. On reconnait If music be the food of love, Welcome to all the pleasures ou Then lift up your voices. Des morceaux aux phrases interprétées en boucle, où chaque fin de mouvement chorégraphique et musical est le commencement d’un autre. Inspirée aussi par La vie des plantes, essai philosophique d’Emanuele Coccia, Madeleine Fournier donne à La Chaleur une portée métaphorique sur l’origine du vivant. L’apparition comme la disparition des personnages illustrant les mystères métaphysiques de la vie, entre tellurisme et spiritualité.

Rive

Comme pour Save the last dance for me d’Alessandro Sciarroni en 2020, Parallèle collabore avec le Ballet national de Marseille, dirigé par (LA) HORDE, en proposant à la danseuse et chorégraphe Dalila Belaza de créer une pièce avec les danseurs du BNM, Rive, à partir d’une œuvre préexistante, Au cœur. Et comme Save the last dance for me, Rive plonge dans l’univers des danses traditionnelles, ici la bourrée aveyronnaise. Au commencement apparaît un couple de danseurs issu du groupe folklorique Lous Castellous de Sénergues. Accompagnés à l’accordéon, ils marquent les pas d’une bourrée. Rigoureux et légers, faiblement éclairés. Autour d’eux, deux générations en dessous, les danseurs et danseuses du Ballet esquissent à leur tour les mêmes pas, plus sommaires, comme happés par le rythme faussement désuet. Bientôt les aînés céderont la piste aux jeunes danseurs et l’accordéon à l’électro. Sans rupture, les corps se mettent en mouvement. Comme si le bal et la rave party composaient les deux pendants d’un même rituel. Dans un demi-cercle s’organise une battle où les protagonistes semblent perdre le contrôle de leurs gestes tandis que la musique se noie dans le bruit sourd d’une destruction. Le premier couple revient sur le devant de la scène comme s’il ne l’avait jamais quittée, le pas de bourrée imperturbable, et fidèles à leur danse ancestrale qui se fond dans une quasi transe africaine. Rive fait le lien entre les notions de modernité et de transmission, rapprochant traditions rurales et cultures urbaines. Une expérience exaltante.

O Samba do Crioulo Doido

La transmission est aussi au cœur du travail du danseur chorégraphe brésilien Luiz de Abreu aujourd’hui aveugle, avec la re-création de sa pièce O Samba do Crioulo Doido (La samba du créole fou). C’est aujourd’hui Calixto Neto qui lui succède dans l’interprétation de son solo emblématique présenté pour la première fois 2004. Sur un fond de scène composé d’une mosaïque d’écrans diffusant des drapeaux brésiliens, le danseur évolue totalement nu, perché sur des bottes à talons hauts, telle une créature de carnaval. Dans un langage chorégraphique radical, cette samba provocante déconstruit tous azimuts les stéréotypes sur la culture brésilienne. De ce corps noir sans tabou, qui ne cache aucun de ses attributs, jaillissent des questions plus que jamais saillantes à l’ère Bolsonaro. Passé colonial et esclavagiste, société minée par les violences du racisme et des dominations de genre, place et considération de l’artiste noir dans le milieu de la danse contemporaine, Luiz de Abreu, à travers le sublime Calixto Neto nous met face à des réalités sociales et politiques en s’appuyant sur une autre réalité tout aussi crue et grinçante, celle d’un corps sans filtres, de muscles dont il décompose le travail, d’un pénis malléable comme un jouet, d’un anus pour porte-drapeau. Sur un ton souvent humoristique, O Samba do Crioulo Doido s’illustre comme un réquisitoire implacable face aux assignations et hypocrisies.

LUDOVIC TOMAS
Février 2021

Parallèle, festival international des pratiques émergentes, s’est tenu du 24 au 31 janvier, en ligne et en présentiel pour les professionnels, dans différents lieux à Marseille.

Photo : Calixto Neto © Parallèle – Margaux Vendassi et François Ségallou