Dans l’épaisseur de la chair de J-M Blas de Roblès ou la difficile appropriation de l’Histoire

Conversation avec HeideggerLu par Zibeline

Dans l’épaisseur de la chair de J-M Blas de Roblès ou la difficile appropriation de l’Histoire - Zibeline

Il est venu rendre visite à ses vieux parents en Provence. La veille, il y a eu une vive altercation avec son père qui lui a asséné « Toi de toute façon tu n’as jamais été un véritable pied-noir ». Que signifie être « pied-noir » ? Notre narrateur pensait pourtant l’être pour avoir vécu l’exil d’Algérie en 1962. Le voilà en mer à cinq heures du matin, sur le bateau paternel. Au moment de rentrer, il tombe à l’eau, tente vainement de remonter sur l’embarcation. Au lieu de se remémorer le déroulement de sa vie, c’est l’existence de son père, et même de son grand-père qui défilent, sous le regard critique et parfois goguenard de Heidegger, le perroquet, interlocuteur imaginaire de notre naufragé, « comme une sorte de conscience extérieure qui (me) dirait les choses tout en dedans ». Se déploie toute une saga : le grand-père a fui d’Espagne pour l’Algérie plutôt que de partir se faire massacrer à Cuba et laisser une famille orpheline et dans la misère. Pauvreté laborieuse dans laquelle naîtra le père, dont le destin est un véritable roman. Médecin engagé volontaire dans les tabors, il participe à la libération de l’Italie, puis au débarquement de Provence, il devient chirurgien en Algérie, protège ses amis arabes lors de la guerre de libération, rapatrié en France avec sa famille, il se voit refuser tout poste de chirurgien, car « pied-noir », et sera médecin généraliste… Anecdotes savoureuses ou tragiques, micro-récits, peinture délicate et tendre du quotidien, des êtres, des choses, documentation précise des évènements historiques… Tout se mêle en une fresque bouleversante d’acuité. La fiction de Jean-Marie Blas de Roblès, Dans l’épaisseur de la chair, se nourrit de l’Histoire et sans aucun doute d’éléments autobiographiques, mais elle est œuvre littéraire, absolument, portée par une écriture fluide de conteur, pertinente, et dénonce les infrangibles barrières qui détruisent la vie des peuples. Indignation devant « le florilège des âneries criminelles proférées pour justifier la colonisation », dans le style hugolien : « c’est la civilisation qui marche sur la barbarie » ; mais aussi, rappel de la nécessité de revenir à l’équilibre, car si « ni la mémoire ni l’oubli ne sauraient combler les ravines de désespoir », il faudrait aussi reconnaître que des « hommes transplantés par la misère dans un pays qui n’était pas le leur, l’ont fait fructifier et l’ont aimé avec la même rage que ceux qui s’y trouvaient déjà »… Être habitant bienveillant de la Terre ?…

MARYVONNE COLOMBANI
Septembre 2017

Dans l’épaisseur de la chair, Jean-Marie Blas de Roblès
Éditions Zulma, 20 €

Les Correspondances
20 au 24 septembre
Manosque
04 92 75 67 83 correspondances-manosque.org

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