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Le Journal d'un disparu par Ivo Van Hove, pas exactement un opéra

Contresens

Le Journal d'un disparu par Ivo Van Hove, pas exactement un opéra - Zibeline

Mais qu’a voulu faire Ivo Van Hove ? Le Journal d’un disparu, cycle de mélodies de Leoš Janáček, n’est pas exactement un opéra, même miniature. Il raconte, comme les cycles de mélodies romantiques, un trajet, ici celui d’un paysan tombé amoureux d’une tsigane, qui se débarrassera de ses préjugés pour « disparaître » avec elle. L’œuvre est sublime, en morave, parmi les plus belles pages de Janáček, populaire, charnelle, lyrique, figurant la nature sans naïveté, et la sensualité de Zefka sans l’habituel diabolisme raciste de l’époque.

Cette production bénéficie en outre de chanteurs irréprochables, et d’une musique « de complément » de toute beauté : 4 chants d’Annelies Van Parys viennent donner de l’épaisseur au rôle de la Tsigane, complété par un chœur de trois femmes qui tissent des harmonies atonales depuis les coulisses, comme un contrepoint animiste qui se fondrait dans le panthéisme du compositeur tchèque…

Hélas, Ivo Van Hove vient massacrer cette dramaturgie musicale : en voulant imprimer sa marque, il rend le conte incompréhensible. Par un jeu de double, d’abord, un comédien figurant le compositeur lisant des extraits de ses lettres à Kamila, sa jeune amante. Enchâssement qui pourrait se comprendre s’il n’était pas doublé par un absurde décalage, le paysan morave se retrouvant photographe dans un décor contemporain surchargé d’images, la Tsigane devenue son assistante (pfff…), Janik chantant son amour pour ses bœufs dans un cube oppressant d’artifices, Zefka faisant l’apologie de la nature, juchée sur des talons (pff…) mais chantant le contact cru avec la terre…

Janáček, dans toute son œuvre, dit la force de la nature et se libère des préjugés ; Ivo Van Hove y verrouille la femme libre, et le Disparu dont le double reste là, tourmenté par son désir et brûlant ses lettres d’amour.

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2019

Le Journal d’un disparu a été joué au Théâtre des Salins, Martigues, du 10 au 13 octobre

Photo © Jan Versweyveld


Théâtre des Salins
19 Quai Paul Doumer
13692 Martigues
04 42 49 02 01
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