La mort du soleil, grande leçon d’écriture de Yan Lianke, aux éditions Picquier

ContagionLu par Zibeline

La mort du soleil, grande leçon d’écriture de Yan Lianke, aux éditions Picquier - Zibeline

Le dernier roman traduit en français de Yan Lianke, La mort du soleil, joue des paradoxes de l’écriture, dans une narration que l’auteur délègue à l’idiot de son village, le jeune Niannian, qui, à l’instar d’un Homère des temps modernes, en appelle, sur le mode familier, « Ohé ! Êtes-vous là ? », non aux muses de la Grèce antique, mais aux Esprits des monts Funiu, au Bouddha protecteur et au dieu de la littérature afin de leur raconter l’horreur d’une nuit qui a balayé de sa folie son village et leur demander de rendre la grâce de l’inspiration à son voisin, l’écrivain Yan Lianke, « oncle Yan », dont il a lu tous les livres.

Dans cette mise en abyme de l’écriture où l’auteur devient l’un de ses personnages, la fiction envahit tout, comme un cataclysme d’un nouveau genre : la population de leur petite ville est en proie à une crise de somnambulisme collective. Épuisés par leur travail, – c’est la période des récoltes -, les gens dorment debout, agissent en automates, retournent dans leurs champs, profèrent des vérités cachées, ou se livrent à des exactions sans nombre, pillent, volent, tuent… l’endroit est bientôt mis à feu et à sang, les vieux comptes se règlent, les villages voisins s’invitent, eux et toute conscience, pour profiter de l’aubaine de « richesses » à portée de main.

Les pulsions les plus viles s’exposent dans cette nuit qui n’en finit pas. Les chapitres sont scandés par les heures au cœur de cette tragédie où le temps s’arrête (« en un lieu en un jour »…), jusqu’à la tension du retard du lever du soleil. Alors le même titre, « 6h00 6h00 » se répète, comme une aiguille d’horloge bloquée, accentuant l’urgence, tandis que les passions se déchaînent et que la transgression devient loi, jusqu’à la délivrance en apothéose flamboyante (un grand moment de littérature – et de cinéma !). La question de la réalité de la fiction se pose, peut-on mourir enfermé dans les pages que l’on écrit ? Quelle porosité entre le rêve et le monde extérieur ? Une grande leçon d’écriture dans un récit où les talents de conteur, d’observateur, mêlés à un humour décapant, se déploient de façon magistrale.

MARYVONNE COLOMBANI
Janvier 2020

La mort du soleil Yan Lianke, traduit du chinois par Brigitte Guilbaud
éditions Picquier, 22.50 €