Retour sur la 7e édition des Assises Internationales du Roman qui s'est tenue à Lyon du 27 mai au 2 juin

Construire le futur ?Lu par Zibeline

Retour sur la 7e édition des Assises Internationales du Roman qui s'est tenue à Lyon du 27 mai au 2 juin - Zibeline

Les coeurs ont vibré aux Subsistances de Lyon dans les échanges passionnants entre journalistes littéraires émérites et auteurs généreux malgré la fraîcheur inhabituelle du début juin ! Dirigée par Raphaëlle Rérolle, au journal Le Monde depuis de nombreuses années, et Guy Walter de la Villa Gillet, la 7e édition des Assises Internationales du Roman (AIR) a rassemblé auteurs et lecteurs dans une atmosphère conviviale, alternant lectures, échanges, séances de signature, entretiens.
L’une des rencontres portait sur l’expression du sentiment de la vie : se sent-on plus vivant après avoir rencontré la souffrance de l’autre ? Est-il plus difficile d’écrire sur le bonheur que sur la misère ? Avec humour l’Islandais Jón Kalman Stefánsson répond en racontant une histoire de chat et de souris où douleur et plaisir se confondent, plus sérieusement il déclare que l’écrivain est sans arrêt dans l’impossibilité de dire l’insaisissable ; et c’est la rencontre du texte et du lecteur qui fait pour lui surgir la littérature, car ce dernier y ajoute inconsciemment sa touche. Tandis que Sylvie Germain confie se sentir «héritière» d’un plaisir de la vie transmis, un «sentiment fruitif» qu’elle veut communiquer.
Une autre rencontre abordait le problème du récit des conflits guerriers et intimes. Pour le slovène Drago Jančar «nous vivons dans un état permanent de conflit latent» ; l’écrivain s’invente alors un monde fictif en opposition au monde réel ; c’est cela qui crée la littérature, déclare aussi l’écrivain salvadorien Horacio Castellanos Moya. Quant à Hoda Barakat elle a fui le Liban et sa guerre, mais y retourne pour témoigner du sort des laissés-pour-compte et mesurer l’impact de l’Histoire sur les petites histoires, n’hésitant pas à rentrer dans la peau de personnages qu’elle exècre : elle raconte qu’elle a écrit Les illuminés à la première personne en endossant le rôle d’un homme violent et qu’elle s’est découvert une violence insoupçonnée. Autre conflit.
La réunion de trois auteurs irlandais a mis en évidence la spécificité de ces îliens qui se réclament de leur pays tout en le fuyant, mais en y revenant toujours. Edna O’Brien et Kate O’Riordan, bien que de génération différente, ont toutes deux eu une éducation stricte et rurale, trouvant dans les livres leur seul refuge ; Hugo Hamilton a appris avec sa mère allemande à se méfier des mots. Tous trois évoquent l’importance de la parole, de la boisson et de la religion, de l’engouement pour le tigre celtique et des désillusions qui ont suivi. Et s’accordent à dire qu’on n’échappe ni à sa langue ni à sa terre.
La Petite conversation avec des revenants a proposé un entretien de Pierre Bergounioux avec Laure Adler à partir d’archives-vidéos de l’INA permettant à l’auteur de préciser sa pensée sur la philosophie, la sociologie, l’éducation, l’art, face aux extraits de déclarations de Bachelard, Bourdieu, Jankélévitch et d’autres. Une seule femme avait été sélectionnée, Dominique Rolin ; cela a donné l’occasion à P. Bergounioux de faire une déclaration ahurissante et misogyne que Laure Adler n’a pas soulevée à notre grand étonnement : «Je vais dire une horreur… Les hommes ont écarté les femmes des choses importantes comme la chasse et la littérature… Je suis tourné vers la littérature masculine.» Un problème de micro n’a pas permis vraisemblablement à son interlocutrice d’entendre cette assertion tendancieuse. C’est dommage, on aurait aimé qu’il défende son point de vue sur les caractéristiques d’une littérature «féminine» face à la féministe Laure Adler !
Enfin gloire soit rendue à Claudio Magris, magnifique auteur italien en dialogue avec Raphaëlle Rérolle. Écrivain européen renommé (Prix Prince des Asturies en 2004), intellectuel respecté, journaliste, il déclare chercher à être au plus près de la vérité des choses, et cela depuis l’enfance. Dès l’âge de onze ans n’a-t-il pas écrit un traîté sur 332 races de chiens à partir des encyclopédies de la bibliothèque de son père et recopié des pages entières de traîtés historiques ? Pour rendre compte de la réalité de notre monde complexe et chaotique, cet amoureux des livres accumule des éléments de vérité qui forment une fiction, «de la même façon que se compose une mosaïque» déclare-t-il. Né à Trieste il s’est toujours intéressé à cette Europe qui se craquelle et dont les frontières se font et se défont en même temps que les idéologies politiques s’écroulent. Sans découragement il cherche à construire le futur sur les décombres des utopies…
Rappelons pour finir que lors de ces Assises le premier Prix de littérature du Monde a été décerné à Yasmina Réza et Kevin Power, en présence de Natalie Nougayrède, la jeune et nouvelle directrice du journal. Ce prix récompense des oeuvres pour leurs qualités littéraires et la vision du monde qu’elles proposent. C’est la première fois que Yasmina Réza obtient un prix, celui-ci couronne un texte dont Jean Birnbaum souligne le mélange de rire et de sarcasme, forme originale qui aborde la question du bonheur, du rire, mais aussi de la solitude. Quant au jeune Kevin, il a écrit son texte à son retour de la guerre en Irak dans laquelle il s’était engagé en 2004 pour pouvoir payer ses études. «C’est un roman en guerre contre la guerre» a déclaré son éditrice, un roman sur l’absurde et la destruction de l’esprit.
On ressort de ces quelques jours nourri, et en même temps plus léger… Parce que plein d’espoir ?

CHRIS BOURGUE

Juillet 2013

Les AIR se sont tenues aux Subsistances du 27 mai au 2 juin

www.villagillet.net

www.ina.fr

À lire

Le coeur de l’homme
Jón Kalman Stefánsson
Gallimard

Rendez-vous nomade
Sylvie Germain
Albin Michel

Des bruits dans la tête
Drago Jančar
Passage du Nord-Ouest

La servante et le catcheur
Horacio Castellanos Moya
Métailié 

Le Royaume de cette terre
Hoda Barakat
Actes Sud

Alphabets
Claudio Magris
Gallimard 

Heureux les heureux
Yasmina Réza
Flammarion 

Yellow birds
Kevin Powers
Stock

Photo : Raphaëlle Rérolle & Claudio Magris©Chris Bourgue