à la mémoire des victimes de l’attaque terroriste de Dubrovka

ConférenceVu par Zibeline

à la mémoire des victimes de l’attaque terroriste de Dubrovka - Zibeline

Une salle de spectacle vide. Sombre. Plongée sur des rangées de fauteuils repliés, en velours bleu-gris un peu élimé. Tranches en bois numérotées. Un agent d’entretien passe l’aspirateur. En temps réel. Bruit du moteur jusqu’au désagrément.

Rien n’a changé, paraît-il, depuis le 23 octobre 2002 dans le théâtre Dubrovka à Moscou. Ce jour-là, 40 terroristes tchéchènes armés d’explosifs, de bombes, de kalachnikov, de grenades offensives, prennent 912 spectateurs en otages, exigeant le retrait des troupes russes de Tchétchénie. Au 4ème jour, les Forces Spéciales introduisent un agent chimique dans le système de ventilation et donnent l’assaut. 128 otages dont 5 enfants meurent. 123, dira-t-on, à cause du gaz, et 5, abattus par les terroristes. Comme à chaque attentat frappant une population civile, ce fut un véritable trauma collectif. Puis l’oubli. The show go on. On nettoie et on continue.

Pour son 4ème long métrage, Conférence (présenté à la Mostra 2020), le jeune réalisateur russe Ivan Ivanovitch Tverdovsky revient sur cet événement tragique. Ni en historien ni en analyste politique : il n’entrera pas dans la polémique autour de l’intervention désastreuse autorisée par Poutine. C’est à travers un drame familial et le personnage d’une femme, créé à partir de plusieurs personnes réelles, qu’il l’abordera. Natascha (impressionnante Natalya Pavlenkova) a quitté le monastère où elle est religieuse pour organiser, comme tous les ans, une soirée commémorative en l’honneur des victimes. Aidée par sa sœur Véra, elle loue le théâtre et appelle les survivants à se réunir une nouvelle fois. 17 ans après, ils se font rares. Une vingtaine de personnes sont là, disséminées dans la grande salle. Elle leur demande de gonfler des mannequins et de les installer sur les sièges : blancs pour les morts, noirs pour les terroristes, bleus pour ceux qui ne sont pas venus. Natascha, en habit monacal noir, visage blanc, sans maquillage, orchestre le déroulement de la cérémonie.

Étrange dispositif. Théâtre dans le théâtre. Mise à distance et immersion. Messe ou installation artistique servie par le beau travail de lumière du chef-opérateur Fedor Glazachev. La tension est entretenue par le design sonore de Horret Kuus, Rustam Medov et Sten Sheripov qui travaillent le silence et le bruit concret comme celui, par exemple, d’un chariot de cuisine métallique descendu dans les escaliers du théâtre, semblable à des déflagrations d’armes à feu.

Natascha, douce mais ferme, donne le micro à chacun pour qu’il raconte ce qu’il a vu, vécu. Interroge, guide comme une thérapeute. Elle veut fouiller jusqu’au fond des mémoires, faire répéter ce que tous savent déjà. C’est à travers le prisme de ces récits que se reconstituera pour nous la chronologie des événements. Mais que cherche vraiment Natascha qui ira jusqu’à bloquer les portes de la salle pour empêcher le directeur du théâtre de les expulser après minuit. Ces victimes seraient-elles toujours otages de leurs souvenirs ? Fuir ou affronter ? Ceux qui ne sont pas venus n’ont-ils pas raison de vouloir oublier ? De chercher à se libérer de la douleur et de la peur ? La peur qui est le plus grand des péchés, affirme le Père Andrei, autorité morale dont Natascha dépend. Natascha n’a pas toujours été religieuse. Elle a une fille Galya qui la déteste, l’insulte, lui interdit de rentrer chez elle, de voir son petit-fils et son ex-mari paralysé. Pourquoi ? De quoi est-elle coupable ? Quelle rédemption cherche-t-elle ? Dans ce jeu étrange et cruel, son tour de confidence arrivera bien sûr, et on saura ce qui la ronge. Une douleur de mère sans consolation possible, figurée par une réplique de la Pietà de Michel-Ange installée sur la scène du théâtre Dubrovka, au lendemain de la « conférence ».

ELISE PADOVANI

Novembre 2021

Sortie : 12 janvier 2022

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