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Vu par Zibeline

+ de genres à Klap Maison de la danse

Condition humaine en tous genres

• 12 mars 2019, 13 mars 2019, 16 mars 2019 •
+ de genres à Klap Maison de la danse  - Zibeline

C’est la première fois que Mohamed Toukabri interprète son spectacle en français, qui n’est sa langue ni maternelle ni d’expression. Ce Tunisien devenu Belge voit son avenir chamboulé en passant devant un danseur de hip-hop qui tourne sur sa tête, près d’une gare. Plutôt que médecin ou avocat, il décide alors qu’il sera danseur. Il veut être cet Upside down man (homme à l’envers). Cet instant fondateur est le point de départ d’un récit autobiographique, évoquant autant l’intime qu’un point de vue sociétal. Texte, danse, musique, vidéo, le chorégraphe associe différents formes narratives pour ne pas choisir. Comme il refuse de choisir entre deux cultures, entre deux rives de la Méditerranée, entre deux âges. Entre qui sait quoi encore. Et de revendiquer cet entre-deux comme un parti pris artistique et personnel. Un espace à part entière, son territoire, sa manière d’être et de danser. Sa danse elle-même est une construction hybride, entre ballet classique et breakdance. De l’enfance épanouie à l’artiste accompli, Mohamed Toukabri parle longuement de ses parents, un soutien autant qu’une inspiration.

Choisir l’entre-deux

Avec ses longs cheveux noirs qu’il transforme en serpillière, il mime les mouvements de sa mère, une perfectionniste du ménage. Avec ses mains fines, les gestes gracieux de son tailleur de père. Une femme de pouvoir et un homme d’esprit. À la question si souvent entendue : « C’est comment d’être danseur dans une famille musulmane ? », il répond par une vidéo montrant le paternel exécuter quelques pas sur Billie Jean de Michael Jackson. Car à la maison, le disco était plus en vogue que les danses traditionnelles. Autre réflexion récurrente : « Tu ne ressembles pas à un Arabe ! » « Mais à quoi ressemble un Arabe ? », s’interroge-t-il. Son prénom, porteur des notions de tolérance, de paix et de générosité, est devenu, en Europe ou aux États-Unis, l’étendard du djihad et du terrorisme. « On ne mesure pas ce que vit un immigré avant d’en devenir un. » Il assume un exil guidé par la recherche de connaissance et d’accomplissement dans son art. Une motivation tout aussi légitime que de fuir la misère, la guerre ou l’oppression. « On ne choisit pas d’où on vient, peut-on au moins choisir où on va ? ». Aujourd’hui, l’ado de Tunis a atteint son but : il peut lui aussi tourner sur la tête.

Poulpe affliction

Ce n’est pas parce que sa présentation en France a lieu à Marseille qu’il faut prendre la dernière création de Léa Tirabasso au premier degré. Dans The Ephemeral life of an octopus, la chorégraphe luxembourgeoise ne propose pas vraiment une étude sur la vie des poulpes. Pourtant il y a de quoi se méprendre devant les gesticulations des quatre danseuses et danseurs. Ces corps agités et désarticulés qui s’enlacent, s’agglutinent et virevoltent découvrent leur capacité à se mouvoir, à interagir, à faire société. Leurs membres, tels des tentacules, tâtonnent, explorent, s’auscultent. Pas si animaux qu’ils en ont l’air. Étonnement, excitation, inquiétude, souffrance, ces drôles de mollusques ressentent et expriment. En maillot de bain comme pour nager dans le grand bassin de la vie, avec ses remous et ses creux de vague. Sur le sol, un amas de câbles semble dessiner la carte d’un monde aux frontières entremêlées. Entre le monde animal et celui des humains, entre sciences et conscience, entre corps et âme. Quand la santé de l’un des spécimens est menacée, c’est l’ensemble qui est fragilisé et c’est ensemble qu’ils font face à l’adversité. Existerait-il chez cette espèce une notion de solidarité ? Sommes-nous condamnés au collectif pour vivre dans la sérénité et aspirer à la plénitude ?

LUDOVIC TOMAS
Mars 2019

The Upside down man (The son of the road) a été joué les 12 et 13 mars et The Ephemeral life of an octopus le 16 mars, à Klap Maison de la danse, dans le cadre du festival + de genres

Photo: The Ephemeral Life…, Léa Tirabasso © Bohumil Kostohryz


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