Comment peut-on être écrivain ?Lu par Zibeline

 - Zibeline

Deux rencontres récentes, deux jours de suite, ont permis de mesurer, s’il en était besoin, le fossé qui sépare un auteur de best-sellers d’une romancière résolument engagée dans l’aventure langagière. Retour sur deux conceptions radicalement opposées du métier d’écrivain

Vendredi soir, la mécanique du succès

Ses lecteurs, surtout des lectrices, l’attendaient. Il les a gratifié(e)s d’une rapide escale dans deux librairies des BdR, à la fin d’une tournée française chargée et sur le chemin de Nice, où il était espéré dès le lendemain. Avec un emploi du temps plus que serré, Douglas Kennedy a écourté de moitié la rencontre avec la libraire. Car ce qui compte visiblement pour lui, ce n’est pas de parler de son travail ; en bon professionnel de la communication, il s’en tient sur ce point à des formules rodées. Non, ce qui compte, c’est le moment des signatures, lorsque ses nombreuses admiratrices piétinent, attendant leur tour pour échanger quelques mots «en français s’il vous plaît» avec le maître, se faire prendre en photo avec lui et le voir dédicacer les nombreux exemplaires des romans qu’elles ont achetés.

De cette rencontre avec l’écrivain vedette, on retiendra  surtout cet engouement des groupies qui disent toutes se retrouver dans ses textes. C’est qu’il est habile, Mr Kennedy, à assurer l’identification des lecteurs en ficelant des intrigues croisées, dont les narrateurs sont souvent des femmes et le thème récurrent la passion amoureuse contrariée. Ce sera encore le cas dans son prochain roman, tout juste terminé, et dont il a révélé le titre, Cinq jours. Des livres dont les sujets sont inspirés de la vie quotidienne et qui abordent des «questions philosophiques» (sic), voici ce qu’il cherche à écrire, au rythme de 1000 mots par jour, 6 jours sur 7. Un travail efficace, régulier… et lucratif !

Il a d’ailleurs été assez longuement question d’argent lors de cette rencontre à l’Attrape-mots, l’un des deux livres dont DK était venu faire la promotion étant Combien ?, récit de son «voyage au pays de l’argent», un périple plaisamment conté dans un certain nombre de places financières de la planète. Cet ouvrage, le dernier de ses trois récits de voyages, écrit au début des années 90 juste avant que l’auteur ne se lance dans la fiction, paraît aujourd’hui en France, agrémenté d’un prologue qui en retrace la genèse et en justifie la présente édition française : «L’argent est tout» ; «il est partout dans notre vie», «en tant que métaphore de tout ce qui nous dérange et nous déstabilise». Vaste sujet… qui devrait enrichir encore «le plus français des auteurs américains».

Samedi matin, la littérature au jardin

C’est dans une tout autre atmosphère que s’est déroulé le brunch littéraire organisé par Libraires du Sud dans l’arrière-jardin de la librairie Histoire de l’œil autour de Maylis de Kérangal. Puisque son dernier texte Pierre, feuille, ciseaux laisse éclore la fiction sur le rythme en trois temps de ce jeu enfantin -3 mots, 3 histoires, 3 générations sur un même territoire (voir Zib’51)-, Pascal Jourdana lui a proposé d’évoquer son travail à partir de mots ou d’expressions : «lisière», «couture», «rideau de fer», «pas après pas»… Ce que l’écrivaine a fait volontiers, jouant le jeu avec beaucoup d’acuité et régalant le public d’une jolie leçon de littérature, sans prétention et bien au frais sous les arbres.

Elle a rappelé que ses deux dernier livres, Tangente vers l’est (voir Zib’49) et celui-ci, bien que nés de sollicitations extérieures, sont, comme les précédents, des «gestes littéraires» à part entière, où le concret, l’espace, le territoire, proposent «un décollage vers la fiction». Car il s’agit toujours pour elle d’affirmer le roman comme «lecture du monde contemporain», comme «saisie et enchantement du réel». Alors, «pas après pas», fiction après fiction, elle élabore son épopée langagière. Pour faire du langage sa propre langue et parvenir à ce qu’elle nomme «l’effacement autobiographique». Une écriture en devenir, en modulation constante selon le sujet, dont la langue est la «traduction organique». Rien de moins figé que ce travail qui procède du tâtonnement, de la couture pièce à pièce. Et rien de moins établi que le statut d’écrivain pour cette artisane des mots à laquelle le terme d’ «auteur» fait penser à quelque meuble lourd, dans le genre «buffet normand» ! Loin de se draper dans une quelconque posture de «jeune romancière à succès» (ce qu’elle est de fait), Maylis de Kérangal émeut par la sincérité de sa recherche, par la façon qu’elle a de la formuler, pour mieux la partager avec ses lecteurs. Avec une belle ambition littéraire et une véritable générosité.

À quelques rues, à quelques heures d’écart, deux façons d’être au monde et à l’écriture…

FRED ROBERT

Juin 2012

Douglas Kennedy était invité dans le cadre des Escales en Librairies ; Maylis de Kérangal dans celui des Itinérances littéraires

On peut lire à la rigueur : Cet instant-là et Combien ? (Belfond) ; mais mieux vaut découvrir le 1er roman de Douglas Kennedy, Cul-de sac, réédité sous le titre Piège nuptial, un polar percutant situé dans l’outback australien, disponible chez Pocket

De Maylis de Kérangal, on peut tout lire sans modération