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L’Appel du fleuve de Robert Olen Butler : un roman d’une rare intensité

Comment la guerre brûle la cervelle

L’Appel du fleuve de  Robert Olen Butler : un roman d’une rare intensité - Zibeline

La pierre angulaire du dernier roman de l’américain Robert Olen Butler, L’Appel du fleuve, pourrait se résumer par ces mots : « c’est ce qu’on ne peut pas dire qui complique tout, ce qui doit rester secret, et l’on porte un trou noir au milieu de son corps qui avale les morts et les survivants, qui vous bouffe la vie ». Celle-ci apparaît de toute évidence à la page 216, après que l’on a partagé le destin de quatre hommes ayant en commun d’avoir touché du doigt, dans leur chair ou par filiation, la Guerre du Vietnam. William le père, un taiseux dont la mort fait l’effet d’une dynamite et contraint à se retrouver auprès de leur mère les deux frères « ennemis » : Robert, ex-vétéran, professeur à l’université, et Jimmy, ex-déserteur exilé au Canada. Autour d’eux rôde Bob, un SDF aux souvenirs tumultueux. L’obsession du Vietnam les hante tour à tour, qui fait resurgir de lourds secrets intimes et familiaux révélés au détour d’un paragraphe, ou seulement d’une phrase, dans un entrecroisement perpétuel de rêves, de cauchemars, de souvenirs, de réalités, de passé et de présent. Une écriture « à saute-moutons » qui surprend et rend la lecture ardue, d’autant qu’elle est truffée de détails topographiques, de descriptions des paysages, d’informations sur leur travail. Minuscules et minutieuses informations sur la vie domestique, comme un contre-point à une profonde réflexion sur les liens du sang, le repentir, la guerre, l’Histoire des États-Unis. Car chacun, cinq décennies après le Vietnam, est encore en souffrance, perclu de sentiments de honte ou de culpabilité, les mains salies par l’oubli, le renoncement ou le meurtre… L’Appel du fleuve ressemble à un scénario, avec un art du dialogue parfaitement tricoté (on imagine les gestes précis, on perçoit la moindre intonation, on vibre au battement de cœur) car l’auteur rembobine la pellicule à chaque scène en autant de points de vue qu’il y a de protagonistes : Peggy et William, conventionnels et psychorigides même au seuil de la mort ; Robert et Linda, bourgeois et lettrés ; Jimmy et Linda, sans contraintes ni tabous ; Bob à l’esprit confus et à l’enfance martyrisée. Leur vie paraît si lisse et limpide au dehors, pourtant si trouble et sombre au dedans au fur et à mesure que les failles se dessinent et les doutes s’installent. Le passé ne nous lâche pas si facilement semble nous dire Robert Olen Butler, qui fut affecté au contre-espionnage au Vietnam de 1969 à 1971, évoqué dans 7 de ses 23 romans parus ces dernières années…

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Mars 2018

L’Appel du fleuve Robert Olen Butler, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Piningre

Actes Sud, 22 €