Chavirer, nouveau roman de Lola Lafon aux Éditions Actes Sud

Comme une écharde sous la peauLu par Zibeline

Chavirer, nouveau roman de Lola Lafon aux Éditions Actes Sud - Zibeline

En 1984, Cléo a treize ans. Une adolescence ordinaire à Fontenay dans l’Est parisien. Au collège, l’ennui. À la maison aussi. Les seuls moments où Cléo a l’impression de vivre, c’est lorsqu’elle transpire au cours de modern jazz, à la MJC du quartier. Son ambition : devenir pro. Alors, lorsque Catherine –mais elle préfère qu’on l’appelle Cathy-, « plus belle qu’une mère et plus fascinante qu’une copine » la « repère » et lui propose de concourir pour une bourse octroyée par une prétendue fondation Galatée, elle s’emballe. Eblouie par Cathy, les livres qu’elle lui conseille, les lieux où elle l’emmène, les cadeaux raffinés qu’elle lui fait… elle fonce tête baissée vers le piège. Car sous Galatée se dissimule un réseau de pédophiles. Dont Cléo deviendra la complice puisqu’elle acceptera de recruter à son tour des filles dans son collège. Tout pour ne pas déplaire à Cathy. Pendant des années, Cléo, devenue danseuse professionnelle, de celles qu’on voit derrière les chanteurs dans les émissions de variétés ou dans les revues façon Lido, gardera le silence, restera dans « la solitude des trahisons ». Jusqu’à ce qu’un appel à témoins vienne titiller la vieille souffrance, tapie en elle comme « une écharde sur laquelle sa chair s’est recomposée, à force d’années ». Et qu’elle décide qu’il est temps qu’« un point final soit posé à l’histoire ».

Chavirer, le nouveau roman de Lola Lafon, traite évidemment de la prédation sexuelle, du consentement et de l’emprise, du silence qui a longtemps entouré ce type d’affaires, un silence que le mouvement Me Too a commencé de fracturer. Mais il est loin de se réduire à cette unique trame. Étalée sur plus de trente ans, diffractée selon de multiples points de vue, rythmée par des chapitres courts, l’intrigue ressemble à une chorégraphie millimétrée. On ne le sent pas vraiment à la première lecture (qui suit le tempo dense de ces chapitres brefs comme des éclats de paillettes), mais tout est magistralement composé, structuré pour aller vers la fin, quand la parole, enfin, va se libérer. Alors, bien sûr, on peut avoir l’impression que Lola Lafon part dans tous les sens, qu’elle se perd un peu dans les méandres de l’histoire de Cléo et de ceux qui ont croisé sa vie depuis 1984. Mais cette sensation fugace, un peu vertigineuse, est sans doute ce que l’autrice veut susciter. L’impression de « chavirer », de chanceler, d’être vacillant comme l’a été Cléo quand elle n’a pas su dire non.

Et comme le sont la plupart des personnages de ce récit kaléidoscope, honteux de leurs origines, pétris de lâchetés et de petites trahisons. Car si le roman tourne autour de la figure centrale de Cléo, il offre aussi toute une galerie de portraits d’une belle justesse : de Yonasz, le camarade de lycée, à Claude, l’habilleuse, en passant par la jeune Betty, prête à tout pour intégrer un grand corps de ballet, Ossip, l’indispensable kiné qui répare les corps maltraités des danseurs. Car, une fois encore, la romancière scrute les corps. Après celui d’une gymnaste célèbre dans La petite communiste qui ne souriait jamais, c’est celui, souvent meurtri, toujours dompté, des danseurs que Lafon décrit au plus près, avec un remarquable sens du détail – une odeur de camphre, une certaine manière de se masser les pieds, les marques douloureuses que laissent sur la peau les bustiers trop serrés… Une façon pour elle de rendre hommage aux danseurs anonymes des plateaux télé, aux danseuses de revues – physique interchangeable et « sourire contractuel » -, au petit peuple des coulisses, tout un monde de professionnels qui fabriquent la « société du spectacle ». À travers l’itinéraire de Cléo et de quelques autres, l’époque des « variet’ paillettes » ressurgit, et l’univers d’une culture populaire qu’on aurait tort de mépriser. En témoignent les phrases placées en exergue à ce roman vibrant : une citation de Derrida, un vers de Musset… et les bribes d’une chanson de Goldman !

FRED ROBERT
Septembre 2020

L’autrice sera présente à la prochaine édition des Correspondances de Manosque (23 au 27 septembre).

Chavirer
Lola Lafon
Éditions Actes Sud, 20,50 €