Sélim Mazari triomphe à la Roque d'Anthéron

Comme à l’opéraVu par Zibeline

Sélim Mazari triomphe à la Roque d'Anthéron - Zibeline

Révélation soliste des Victoires de la musique classique 2018, Sélim Mazari poursuit une brillante carrière internationale. Son concert de l’après-midi sous la cathédrale végétale des grands platanes de la Roque d’Anthéron arpenta le répertoire et les ans avec une élégante et subtile poésie. En ouverture, les Quinze variations et fugue en mi bémol majeur opus 35 (les Variations « Eroica ») de Beethoven énonçaient la pureté de leur thème initial, puis le multipliaient de leurs figures ondoyantes, en une série de tableautins éloquents où les émotions se succèdent dans la plénitude de leur expression, allant de l’épure aux effervescences pianistiques. Le jeune artiste s’attachait ensuite à un autre géant romantique, Chopin, avec l’Étude en la bémol majeur opus 25 n° 1 surnommée « La harpe éolienne » puis  et celle en fa majeur opus 25 n° 3 dont le rythme rappelle celui d’un cheval au galop. Les deux œuvres se voient dépoussiérées avec une intelligence mélodique rare, un phrasé de chanteur rompt les habitudes et leur accorde une respiration nouvelle. La fluidité du jeu servait ensuite la liberté rythmique du Nocturne en si bémol mineur opus 9 n°1 et se fond aux souffles du vent dans les grands arbres en sublimes envolées lyriques soulignées par les arpèges de la main gauche. C’est par le fameux Diabolus in musica, le triton que condamna l’Eglise, que s’ouvre la Sonate n° 6 en la majeur opus 82 de Prokofiev, et l’interprète le fait sonner ainsi que les trois mouvements de ce monument du grand maître russe qui traduit les tensions qui animaient l’URSS dans les années 39-40. Toutes les difficultés techniques semblent y être condensées. Passions débridées, élans impromptus, pulsations sauvages, aspérités nouvelles défiant les constructions classiques et romantiques… le XXème siècle entre avec ses violences et ses incohérences dans l’expression musicale avec une puissance bouleversante et un style tempétueux d’une claire et évidente perfection. Au public enthousiaste Sélim Mazari offre deux bis : l’Intermezzo extrait de Cavalleria Rusticana de Mascagni (« je vais vous faire l’offense de le jouer au piano et pas à l’orchestre » sourit le pianiste qui évoque la trame de l’opéra, genre qui lui est cher), dont la lumineuse simplicité se marie aux cigales qui s’exacerbent, puis la Romance sans parole opus 67 de Mendelssohn (où chacun reconnaît l’indicatif du Masque et la Plume)  clôt de son impeccable magie ce temps suspendu.

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2020

Concert donné le 18 août, Espace Florans dans le cadre du Festival International de piano de La Roque d’Anthéron.

Photographie : Sélim Mazari © Christophe Grémiot