La Collection Lambert présente deux belles expositions à Avignon

Collection d’étéVu par Zibeline

• 3 juillet 2020⇒11 novembre 2020 •
La Collection Lambert présente deux belles expositions à Avignon - Zibeline

Pour ses 20 ans, la Collection Lambert offre deux expositions foisonnantes et sensibles. Remarquable parcours dans la constitution d’un fonds exceptionnel.

Ce qui frappe d’emblée dans la première des deux expositions présentées cet été à la Collection Lambert, c’est la réelle et palpable proximité que le galeriste et fondateur du lieu Yvon Lambert entretient avec les artistes qu’il suit et collectionne. Dans chaque petit texte qui introduit les différentes salles d’À travers les yeux d’Yvon Lambert, 20 ans après, on perçoit à quel point la première rencontre, le hasard d’une découverte, déterminent un futur cheminement commun, une compréhension fidèle qui se développera au fil de l’œuvre. « J’ai l’impression de connaître Christian Boltanski depuis toujours. » « Ma rencontre avec Daniel Buren a été très forte. J’étais alors véritablement ébloui par son intelligence. » Il est important pour le pape de l’art contemporain en France de souligner une certaine simplicité, quelque chose de très spontané dans son rapport avec les artistes. « Devant la série des Nomads, je dis à l’ami avec qui je voyageais que je voulais exposer cet artiste dont je ne connaissais encore rien [Andres Serrano]. » « C’est un carton d’invitation qui m’a donné envie d’en savoir plus sur ce jeune artiste espagnol alors inconnu à Paris [Miquel Barceló]. » Au-delà de l’intérêt notoire des pièces exposées dans l’Hôtel de Montfaucon pour les 20 ans de la fondation du lieu avignonnais, ces petites « confidences » offrent un éclairage sensible sur ce qui nourrit la passion d’un collectionneur : avoir l’esprit le plus vierge possible, oublier les références et les habitudes, confronter son œil à de l’inconnu, et écouter les artistes. Les regarder travailler aussi : « J’ai vu Anselm [Kiefer] semer dans les champs des milliers de graines de tournesols, (…) les faire sécher dans l’atelier, puis les utiliser comme matériaux bruts, constitutifs de l’œuvre ». Cette obscure clarté qui tombe des étoiles (1996), résultat de ces travaux aux champs, est dans la salle consacrée à l’artiste allemand.

Moment précurseur

Sur fond blanc, un tournesol noir (tirage photographique en grandeur réelle) constellé de graines, noires elles aussi. Une pluie de semences qu’on devine stériles. On imagine les deux hommes (étaient-ils silencieux ?, l’atmosphère était-elle légère, ou grave ?), partageant ce moment précurseur.

Chaque pièce est ainsi habitée par cette relation si particulière. On y entre presque comme dans un espace privilégié, tant l’univers des artistes transparait dans les œuvres exposées. Pas de surabondance : on prend le temps d’entrer dans le travail des uns et des autres, dans ce qui peut les faire s’arrimer au fil conducteur déroulé par la passion du galeriste. Le parcours, d’une grande cohérence, est fluide ; l’accrochage est très pertinent (Stéphane Ibars signe le commissariat avec Yvon Lambert et celui de la deuxième expositio. La salle consacrée à Daniel Buren est l’une des plus frappantes (De la peinture – Une œuvre en douze parties, 1969-1973). Les célèbres rayures de 8,7 centimètres, rouges, jaunes, noires, couvrent des panneaux posés sur le mur, à même le sol de la pièce, qui, à travers une fine ouverture ménagée dans le plafond, est strié par des rais de lumière répondant à la géométrie des bandes monochromes. Les Images noires (1985) de Boltanski trouvent aussi leur écrin, papiers noirs mis sous verre et encadrés, couvrant les murs de la pièce éclairée par les ampoules nues chères à l’artiste. Tout est reflet, l’absence d’image appelle notre propre silhouette à s’afficher dans ces cadres aveugles. Absence et mise en abyme interpellent les peurs et nourrissent une étrange nostalgie.

Journal intime

Dans Je refléterai ce que tu es, deuxième proposition de l’été, Yvon Lambert s’efface, mais sa présence, et surtout sa relation aux artistes, infuse dans chacune des œuvres exposées. Des portraits du collectionneur sont d’ailleurs présentés : une table sur trois tréteaux, aux mesures du galeriste (Portrait of Yvon Lambert, 2006, Stanley Brouwn) ; Yvon Lambert at Notre-Dame-de-la-Garde, photographié par Nan Goldin en 1996. Après le diaporama (Self-Portrait, All by Myself, 1995) qui faisait défiler dans une petite alcôve 95 photographies de l’artiste américaine dans l’exposition anniversaire, ce portrait introduit à un très impressionnant ensemble de son œuvre, présenté dans les escaliers du bâtiment (une série de photographies lumineuses, où les enfants sont les héros) et dans une salle consacrée, exceptionnelle. Les photographies, encadrées de noir, organisées par blocs, apparaissent presque comme des vitraux, qui seraient le pendant des Images noires de Boltanski. La vie (celle de l’artiste, celles de tout ceux qu’elle emmène avec eux dans son journal intime) surgit sur les murs, dans une crudité jamais obscène, toujours frontale. Avec, énigmatique, au fond de la salle, dans un noir et blanc nimbé de brouillard, Bruce in the Smoke (1995), paraissant méditer sur la vanité de toutes ces images qui croient attraper, l’instant d’un cliché dans le vif, le temps qui déjà s’efface.

Tandis qu’Elina Brotherus attend que le flou se dissipe. Ses cinq autoportraits (Le Miroir, 2000) la saisissent devant la glace de sa salle de bain, nue, les yeux dans les yeux avec elle-même. La buée peu à peu s’estompe, et son visage, d’un calme presque inquiétant, se découvre d’un plan sur l’autre. Quête d’identité subtile. Vibeke Tandberg s’est quant à elle glissée dans les habits de son père, et pose dans la chambre parentale. Le jeu d’enfant se mue en un jeu de rôle subversif (Dad, 2000). Autre figure archétypale, celle qu’a façonnée au fil des décennies le peintre Roman Opalka, qui à la fin de chaque séance de travail, où il peignait une série de nombres (Détail) commencée par le 1 en 1965 et qui ne s’est arrêtée qu’à sa mort en 2011, effectuait un autoportrait dans une pose toujours identique. Les deux exposés ici portent le nom(bre) #2363872 et #5074900. Son beau visage marque le passage du temps, ses portraits et ses Détails attestent de son passage sur Terre. Et Andres Serrano nous offre la capture d’une main christique, en gros plan ; celle d’un suicidé photographiée à la morgue (The Morgue, Suicide by Hanging, 1992). C’est apaisés que nous contemplons cette beauté tragique.

ANNA ZISMAN
Juillet 2020

À travers les yeux d’Yvon Lambert, 20 ans après…
jusqu’au 11 novembre

Je refléterai ce que tu es – De Nan Goldin à Roni Horn : l’intime dans la Collection Lambert
jusqu’au 9 septembre

Collection Lambert, Avignon
04 90 16 56 20
collectionlambert.com

Photos : Elina Brotherus, Le miroir, © Collection Privée / Dépôt à la Collection Lambert, Avignon et Nan Goldin, Joey in the tub, Sag Harbor © Collection Privée / Dépôt à la Collection Lambert, Avignon