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Table ronde autour d'Emmanuel Adély à la Médiathèque des Carmes de Pertuis

Colères d’écrivains

Table ronde autour d'Emmanuel Adély à la Médiathèque des Carmes de Pertuis - Zibeline

Dans le cadre de sa dernière rencontre de résidence, initiée par l’association Nouvelles Hybrides, Emmanuel Adély invitait auprès de lui Arno Bertina et Emmanuelle Heidsieck pour une table ronde finement orchestrée par Élodie Karaki. « Avant même la colère, dit Bertina, il y a la surprise. Par exemple, le terme « violence » a caractérisé dans la presse les chemises déchirées lors les manifestations des salariés d’Air France contre le plan de licenciement de 3000 salariés. Pour les paroles de pouvoir, sont dites inqualifiables les « chemises déchirées » et non le plan de licenciement.

On assiste ici à la confiscation des mots. Comme cela touche au langage, la colère n’est plus seulement celle du citoyen, mais celle de l’écrivain. Manifestement, la guerre se situe au niveau du langage et de ses éléments. » Adély rappelle : « On est passé du terme d’« exploité » (ce qui suppose un exploiteur et une victimisation) à « pauvre » (la faute est renvoyée à celui qui subit cette situation). Le rôle de l’écrivain est de redonner à tous les mots leur charge explosive complète ».

Heidsieck ajoute : « La demande d’euphémisation des termes est une violence. Dans mes livres, on voit l’offensive libérale qui attaque notre modèle social. La Sécurité Sociale a autant de légitimité à entrer dans un roman qu’une description de forêt. Il faut réintroduire dans la fiction ce qui fait notre vie ». Adély complète : « Le discours politique obéit à une logique fictionnelle qui vole les écrivains. Il est nécessaire de décoder ces discours qui nous traversent et nous abîment. » « Les arts, en général, souligne Bertina, ont le moyen de ne pas être seulement dans une dimension critique, ils ont recours à l’humour, ont des « coups d’avance ».

Il n’est pas possible de s’installer uniquement dans la rugosité du présent. La tâche de l’art est d’en faire ressortir la beauté. » Bertina : « Je ne suis pas très partisan de dire que la littérature dévoile, démasque pour accéder à la vérité, dans une perspective platonicienne, avec un monde des idées hors du monde physique. Il s’agit plutôt de ramener à un point de complexité. Ce n’est pas parce que les choses sont compliquées, touffues, qu’elles ne sont pas aimables. » La littérature : double instrument de réflexion du monde !

MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2018

La rencontre a eu lieu le 30 novembre à la Médiathèque des Carmes, à Pertuis

Photo : (retour Nouvelles Hybrides) Élodie Karaki, Emmanuelle Heidseick, Emmanuel Adély, Arno Bertina © M.C.