Vu par Zibeline

Olivier Py et Phia Ménard à la Criée

Cité queer

• 28 janvier 2019⇒2 mars 2019, 26 février 2019⇒27 février 2019, 1 mars 2019 •
 Olivier Py et Phia Ménard à la Criée  - Zibeline

À la Criée Olivier Py a fait vivre Miss Knife, et Phia Ménard débarque avec un ouragan féministe. Le théâtre, originellement interdit de femmes, vit une révolution anthropologique.

On n’en a plus vraiment conscience mais à leur création, Antigone, Électre, Juliette, Miranda et même Lysistrata étaient jouées par des hommes. Quand Shakespeare invente le mythe de l’amour impossible, c’est un travesti qui joue la jeune fille. Et la grève du sexe imaginée par Aristophane pour obtenir la paix est menée par des hommes travestis portant masques, devant un public exclusivement masculin : les femmes étaient interdites de scène et de public dans cette Grèce antique qui a inventé le théâtre.

Le travestissement sur les scènes ? Il n’était pas qu’un moyen de pallier l’absence des femmes : Shakespeare, Sophocle, Aristophane recrutaient des acteurs « féminins », et plaçaient la question du travestissement (dans Comme il vous plaira ou La Nuit des Rois), et du pouvoir masculin (dans Antigone ou Lysistrata) au centre de leurs pièces. Inventaient même Tirésias, le mythe de la transexualité réversible. Car évidemment, le recours à des acteurs travestis, et féminins, posait la question de l’assignation. Notre répertoire en est marqué, et la question « trans » revient en force aujourd’hui sur les scènes, éclairée par les travaux théoriques sur le genre et la possibilité, légale et médicale, de la transition.

Éviter les pièges

La richesse de la question LGBTQI+ est la multiplicité, non close, des lettres. Les cisgenres travestis, les transgenres stealth (les furtifs, soit les transgenres dont on ne voit plus, socialement, le genre de naissance), les transgenres ostensibles ont chacun leur histoire, hétéro, homo ou bi, qui les regarde, tout comme les lesbiennes et les gays ont un rapport à leur identité de genre qui peut varier dans le temps et individuellement : si la révolution anthropologique de genre que nous vivons a un avantage, c’est bien de donner à chacun la liberté de devenir qui il est, sans essentialisme.

Or certains trans ou certains gays regrettent que le travestissement -ou l’esprit backroom années 80 qui symbolise encore l’homosexualité au cinéma- fasse office de représentation populaire de la question queer. Si on peut l’y réduire, le travestissement est historiquement le mode de la représentation théâtrale du genre, et il fut, à une époque très récente, le seul moyen de changer de place assignée.

Plus grave encore, il est des féminismes cruellement excluants. On connaissait celui qui refuse aux lesbiennes le droit de porter la question féministe au prétexte qu’elles sont minoritaires et n’aiment pas les hommes, donc ne comprennent pas l’oppression masculine. Plus ambigu est celui qui accuse les gays de ne pas voir les femmes, et franchement odieux celui qui, cet été, quand il a comptabilisé les femmes artistes programmées au Festival d’Avignon, a classé Phia Ménard dans la colonne « homme ». Le combat contre le patriarcat est la base même du combat féministe, mené par des femmes, lesbiennes, bi ou hétéro, des hommes à la sexualité tout aussi diverse, et même des croyantes portant voile parfois. Reconstruire un féminisme fondé sur la concordance des luttes inclut, forcément, d’écouter les LGBT. Trans et cisgenres.

Phia Ménard féministe

Saison sèche de Phia Ménard est un des plus beaux, des plus forts, des plus justes spectacles que l’on a pu voir sur les scènes ces dernières années. Dans L’Après midi d’un Foehn, à destination du jeune public, elle faisait danser des marionnettes de plastique pour dire -sur la musique emblématique de Debussy qui a permis à Nijinski de placer la question du désir au centre de la danse moderne- la légèreté et l’envol des corps, leur malléabilité, leur matière.

Dans Saison sèche elle place aussi la question politique du genre dans le mouvement, la matière et la dramaturgie. Sept femmes y sont confrontées à une boite de scène blanche dont le plafond s’abaisse, les maintenant à plat ventre ou courbées jusqu’à ce qu’elles se soumettent à l’assignation genrée, se castrent douloureusement de leur féminité, endossent des attitudes viriles et martiales, crient, s’affrontent, détruisent la maison qui pisse de ses ouvertures triangulaires des menstrues noires.

En une heure effrénée Saison sèche dit tous les ravages que les sociétés reproduisent depuis des siècles en contraignant les femmes à la soumission, la discrétion et l’hystérie, et les hommes à la compétition, la violence et à la loi. Elle dit, mieux que tous les mots, comment nos gestes, nos pas de l’oie, nos dos courbés, nos coups de feu, nos coups de poing, nos chevelures, nos costumes, nos attributs, notre manière de bouger seul ou d’attraper le mouvement de groupe, comment tout cela est lié à notre genre social qui, décidément, a peu à voir avec nos organes sexuels de naissance.

Miss Knife au phallus

La démarche d’Olivier Py est tout autre. Elle est celle d’un homme, cisgenre, homosexuel, qui assume d’aimer, par moments travestis, être une femme. Et son récital, Les premiers adieux de Miss Knife, est formidable. Intrinsèquement d’abord, parce que ses musiciens, un quatuor de jazz très mélodique, sont merveilleux, chacun virtuose et tous à l’écoute. Parce Miss Knife chante très bien, juste et avec émotion et nuance, même si le timbre de voix n’est pas toujours des plus agréables. Et surtout parce que les chansons sont très bien écrites : on y retrouve la puissance d’écriture lyrique des pièces de théâtre, la dérision, mais avec plus d’intimité, de confidence, et moins de méchanceté envers les « trouducs » dont il parle ailleurs. Mais l’essentiel n’est pas là.

Dans la salle de la Criée, debout, le public applaudissait Olivier Py habillé en femme, ou plutôt en dragqueen, talons hauts, faux cils, aigrette démesurée, robes et bas à paillette. Qui faisait admirer le décolleté plongeant de son dos, s’allongeait et battait des jambes en disant « j’adore faire ça ». Disait « y a-t-il encore des hétéros de base dans la salle ? » et répliquait aux femmes qui levaient la main « non une femme n’est jamais de base ».

Cet homme qui se travestit en gardant son phallus – elle s’appelle Miss Knife tout de même- est le directeur du Festival d’Avignon. Un des plus grands festival de théâtre du monde. Il fait cela, il est applaudi, compris, admis, et avec lui toute la question LGBTQI+ fait un bond en avant dans le combat contre un patriarcat dominant. Qui ne pourra plus jamais être comme avant, n’en déplaise aux féministes qui ne veulent pas associer leur voix à celle, trop étrange ou trop séduisante, des Queer.

Agnès Freschel
Février 2019

À venir :

Saison Sèche
28 février au 2 mars
La Criée, Marseille
04 91 54 70 54 theatre-lacriee.com

L’Après-midi d’un Foehn
26 février
Théâtre de Fontblanche, Vitrolles
04 42 02 46 50 vitrolles13.fr

27 février
Forum de Berre
04 42 10 23 60 forumdeberre.com

1er mars
Théâtre Comoedia, Aubagne
04 42 18 19 88 aubagne.fr

Photo : Miss Knife © Rebecca Greenfield


Forum de Berre
Rue Fernand Léger
13130 Berre-l’Étang
04 42 10 23 60
www.forumdeberre.com


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/


Théâtre Comoedia
Cours Maréchal Foch
Rue des Coquières
13400 Aubagne
04 42 18 19 88
http://www.aubagne.fr/fr/services/sortir-se-cultiver/theatre-comoedia.html


Théâtre Fontblanche
Allée des Artistes
13127 Vitrolles
04 42 75 25 00
http://www.vitrolles13.fr