Vu par Zibeline

Chorégies. On tourne un « Barbier » au rasoir et décoiffant !

Cinéma’s coupe !

• 4 août 2018 •
Chorégies. On tourne un « Barbier » au rasoir et décoiffant ! - Zibeline

« Sur l’écran noir » de ses « nuits blanches » Figaro fait son cinéma… et le Barbier de Sempey est au rasoir ! Florian Sempey ? C’est ce jeune baryton français, tout juste trentenaire, qui triomphe partout dans le rôle de Figaro… comme à l’Opéra de Marseille l’hiver dernier (voir www.journalzibeline.fr/critique/per-un-barbier-di-qualita) ! Timbre d’airain, voix de stentor, tessiture impressionnante, belle carrure, à l’aise à la scène comme dans son jardin… il fallait ce Figaro-ci pour donner la pleine mesure du Barbiere di Siviglia à l’affiche du théâtre antique d’Orange au mois d’août 2018. Son air d’entrée décoiffe (peut-être un peu trop poussé par moments vers le parlando) et toute sa prestation emporte l’adhésion du public qui la lui manifeste amplement aux rappels.

Les Chorégies font le plein avec ce Rossini-là ! Après Mefistofele en juillet (voir www.journalzibeline.fr/le-pacte-dorange), la nouvelle direction de Jean-Louis Grinda remporte un double pari, celui de remplir les gradins (2x2x8000 places) avec deux ouvrages pour le moins « à risque » : un opéra quasiment oublié de Boito et une comédie a priori peu adaptée à l’immense plateau d’Orange.

Figaro à Cinecittà !

La recette pour ce Barbier-ci ? Elle est concoctée par Adriano Sinivia : l’Italien parvient à développer sa mise en scène de l’opéra de Rossini (créée à Lausanne à il y a bientôt dix ans) pour la mettre aux dimensions du théâtre antique. La scène est un immense plateau de cinéma où toute la caravane s’agite, acteurs, régisseurs, machinistes, opérateurs, jusque dans les loges, de la cantine du personnel à la roulotte du maquillage  : on tourne un « Figaro » à Cinecittà dans les années 50 ! Théâtre dans le théâtre, les acteurs jouent à jouer Le Barbier de Séville… Et tout tourne dans ce cinéma-là : bicyclettes et caméras, Fiat 500 et Vespa, pellicule et le film même de l’ensemble projeté en direct sur le mur du théâtre.

Du coup, l’action se focalise naturellement vers le centre du plateau et les décors mobiles que les machinistes assemblent ou déboîtent au gré des changements de décors : autour des appartements du docteur Bartolo qui, comme on sait, retient prisonnière sa pupille Rosine pour mieux l’épouser le jour de sa majorité… Mais c’est sans compter sur l’habile barbier de Séville (Figaro) qui met son talent au service du jeune Comte Almaviva, énamouré, pour introduire ce dernier auprès de la belle… Bref, comme on le voit, Il Barbiere di Seviglia est une comédie où tout se joue autour de quelques personnages : duo, trio, quatuor… jusqu’au sextuor grand max ! Et ma foi, à Orange, on la joue d’ordinaire pharaonique. De fait, ce spectacle-ci pourrait paraître light, voire maigrichon, surtout vu des derniers gradins ? C’est un peu vrai sur la durée (deux grands actes pour trois heures de show !). Cependant, la direction de l’ensemble, à la sauce italienne particulièrement relevée, fait passer des pasti et antipasti qui auraient pu, à la longue, paraître fades et ennuyeux.

Champ… et contre-chant !

Ça bouge de toutes parts, champ et hors-champ ; des figurants traversent le plateau en permanence, on coupe et on reprend les scènes… Les lumières de Patrick Méeüs, les vidéos projetées de Gabriel Grinda enluminent la production. Les décors mobiles, conçus par Adriano Sinivia et Enzo Iorio (qui tient également le rôle muet – façon Buster Keaton – d’Ambrogio), forment un écrin mouvant autour des acteurs. Nonobstant, on se demande si ces murs élevés (près de six mètres de haut), placés derrière les chanteurs, ne modifient pas la perception sonore des voix ? C’est un écran acoustique qui empêche les résonances de se perdre derrière eux, certes. La déclamation s’avère, du coup, plus « directe »… mais sans doute aussi plus « fade » ! Car l’immense mur de pierre du théâtre antique donne d’ordinaire, aux voix, du moelleux et de l’écho qui font parfois défaut ici.

Plateau et Prosecco !

Après Florian Sempey en Figaro, dominant le plateau, vient naturellement la Rosina d’Olga Peretyatko. Ses aigus brillants de soprano, sa faculté à vocaliser compensent des graves naturellement moins sonores : elle est séduisante, pulpeuse, mutine à souhait. Le jeune ténor roumain Ion Hotea possède la voix d’un rôle (Almaviva) qui ne peut être abordé qu’avec une certaine légèreté. S’il est un peu (et naturellement) « derrière » les autres solistes de la distribution, du point de vue de l’intensité sonore, son timbre est beau et suffisamment riche, onctueux, pour donner la pleine mesure de l’emploi (hormis des vocalises souvent savonnées). Bruno de Simone (Don Bartolo) est un barbon idéal, à la gouaille et à la déclamation franche. La basse d’Alexeï Tikhomirov manque un peu de spinto, de « cuivre », par rapport au reste du plateau, mais son Basilio possède une belle stature. Gabriele Ribis (Fiorello) lance l’ouvrage, comme il se doit, avec l’assurance d’un beau baryton. Annunziata Vestri, dans le rôle de la vieille fille Berta est (comme à Marseille en février dernier) remarquable. Physique long, dégingandé, voix idéale : on ne dira jamais assez combien ce « second » emploi est indispensable à la polyphonie, car il n’y a que deux rôles féminins dans toute la partition du Barbier de Séville, chœur compris (il est exclusivement masculin). Ce dernier, composé d’une quarantaine d’hommes des Chœurs des Opéras d’Avignon et Monte-Carlo, miment, aux points névralgiques des actes, une postsynchronisation du film en cours de tournage. Le tout est mené par une baguette alerte, vivifiante, italienne aussi : Giampaolo Bisanti conduit l’Orchestre National de Lyon avec le panache, la précision, le souffle et les bulles de Prosecco qui conviennent à un Barbier décoiffant !

JACQUES FRESCHEL
Août 2018

Il Barbiere di Siviglia de Rossini a été représenté aux Chorégies à Orange les 31 juillet et 4 août 2018

Photos © Philippe Gromelle