Vu par ZibelineRetour sur quelques films présentés aux Rencontres Cinéma de Manosque

Cinéma-monde

• 3 février 2015⇒8 février 2015 •
Retour sur quelques films présentés aux  Rencontres Cinéma de Manosque - Zibeline

Pascal Privet l’avait promis dans son édito des Rencontres de Manosque 2015 : venus du monde entier, les cinéastes, comme dans les éditions précédentes, nous feraient prendre des chemins de traverse pour revenir à l’essentiel, joueraient des ombres pour faire surgir la lumière, rediraient l’irréductible complexité du monde. Pari tenu pour la 28e année consécutive !

Venus d’Asie

Cinéma asiatique à l’honneur, nous avons retrouvé Jeon Soo-il, le réalisateur sud-coréen dont une rétrospective avait été proposée en 2011, et découvert le jeune japonais Kôju Fukada.

Le premier a présenté El condor pasa, un film noir aux couleurs blanches sursaturées, qui commence dans une église coréenne et se clôt dans une chapelle péruvienne. Sans la moindre dérive interprétative, par les seules mise en résonance des lieux, la précision des cadrages, Jeon Soo-il y met en scène la confusion du désir, le flou des frontières entre bien et mal, le trouble d’une culpabilité envahissante. Le prêtre a-t-il voulu protéger sa jeune paroissienne orpheline délaissée par sa grande soeur ou la posséder comme un trésor ? Est-il responsable de son assassinat ? Complexité de la vie face à la simplicité de la loi, on pense au Décalogue de Kieslowski.

C’est de Rohmer (jusqu’au choix du format carré) que se réclame le second. Kôju Fukada signe avec Au revoir l’été une chronique douce-amère. L’éducation sentimentale de Sakuko, une lycéenne préparant l’université et de Takashi, réfugié de Fukushima. Dans la petite station balnéaire, tante, nièce, oncle, neveu, engagent un quadrille sentimental auquel s’agrègent un amant adultère et la fille de l’oncle. Deux générations. Pour les adultes, le poids du passé et des renoncements. Pour les jeunes gens, l’avenir incertain et la fugue impossible. Les motifs se dessinent peu à peu : d’une fleur littéraire à celle des robes estivales, des chemins qui se dédoublent aux rails qu’on suit vers l’inconnu comme les héros de Stand by Me en subtile citation. Sous la délicatesse, infusent la violence de la catastrophe nucléaire, les drames anciens, les non-dits, les nouvelles blessures. Toutefois, jamais on ne plonge dans le malheur. Pas plus que les personnages à la plage ou à la rivière ne s’immergent, préférant patauger, s’éclabousser ou faire des ricochets. Le discours déambule au fil de l’eau et du temps. Le désenchantement se ré-enchante par la grâce du cinéma.

Les visages d’Alger

 Bla-cinima---Ana

Et faire parler de cinéma sur une placette du quartier Meissonnier à Alger, en face du cinéma Sierra Maestra, récemment rénové et dont la façade en verre ressemble plus à celle d’un concessionnaire auto qu’à un lieu dédié au 7e art, tel est le dispositif mis en place par Lamine Ammar-Khodja dans Bla Cinima. Il parle avec les passants ou les habitués de la place, de cinéma certes, des films turcs qu’on se plaît à regarder, de La Bataille d’Alger, des films qu’on voit plus chez soi que dans des salles destinées à devenir des centres culturels. Mais aussi, et surtout, de la difficulté à vivre dans ce quartier dont seul le cinéma a été réhabilité. Beaucoup d’hommes parlent à Lamine -le Confident-, qui a su peu à peu gagner leur confiance, même s’il ne semble pas d’ici et que sa caméra -woman- a le «look Arte». Les femmes, plus difficiles à approcher, sont des passantes qu’il filme en accéléré dont les paroles, qu’il n’a pu capter, deviennent musique. Et puis, il y a la grâce de cette jeune fille de 18 ans, qui n’a plus de maison, qui a dû renoncer à ses études et qui n’a plus rien que ces jours vides, interminables. «Avec une maison, je pourrais rêver, confie-t-elle doucement. Les minutes de ma montre se sont alourdies.» Ce jeune cinéaste algérien a voulu donner le temps de la parole à ceux qui ne l’ont pas, et construire un visage de la ville comme une mosaïque. C’est réussi, plein d’humanité et de violence contenue à la fois.

Encore plus terrible est le portrait de la société algérienne que trace Merzak Allouache dans son dernier film. Et c’est des Terrasses de cinq quartiers de la vieille ville, Notre Dame d’Afrique, Bab El Oued, La Casbah, Alger centre et Belcourt, au rythme des cinq appels à la prière, qu’il nous raconte cinq histoires. De ces espaces clos, les personnages ne descendent que pour se faire tuer, comme ces jeunes vidéastes qui se sont trouvés au mauvais moment au mauvais endroit, celui où un homme se fait torturer à l’eau. On croisera sur ces terrasses un jeune drogué fruit d’un viol par un terroriste, sa mère (Amal Kateb) complètement dépressive et la grand-mère qui essaie de résister à un propriétaire qui veut les chasser, un commissaire qui prodigue des conseils pour se débarrasser d’un corps, -«Pas de cadavre, pas de crime !»-, un cheikh qui arnaque des femmes, des apprentis djihadistes dont les chefs font du trafic de drogue, une fillette qui discute avec son oncle enchaîné dans une cage, un groupe dont les musiciens trouvent normal qu’un père ou un frère battent une femme… Et puis un rayon de soleil, très vite éteint, l’amour naissant entre Aissa (Adila Bendimerad), la chanteuse et Neila, la femme battue. De ces terrasses, filmées comme des huis clos, on voit toute la ville blanche, la mer et l’horizon à perte de vue, et nous parviennent les sons assourdis, klaxons, sirènes de police, d’Alger la noire.

Les Rencontres de Manosque se sont closes le 8 février devant un public nombreux, fidèle à ces précieux rendez-vous avec le monde, le cinéma, le cinéma-monde.

ELISE PADOVANI ET ANNIE GAVA
Février 2015

Les Rencontres Cinéma de Manosque se sont déroulées du 3 au 8 février

Photos : Au revoir l’été de Kôju Fukada © Wa Entertainment et Bla cinima de Lamine Ammar-Khodja © The Kingdom

Rencontres Cinéma de Manosque
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