Le Marathon de films organisé par l’académie de Nice et Cannes Cinéma

CinÉduc (en 3chapitres)Vu par Zibeline

Le Marathon de films organisé  par l’académie de Nice et Cannes Cinéma - Zibeline

C’est dans la salle cannoise du Miramar flambant neuve, toute de noir vêtue, que les fidèles de CinÉduc se sont retrouvés les 17 et 18 juillet. Une 38e édition bien particulière : en plein été, masqués, en nombre réduit, installés plus confortablement pour profiter des 27 heures de ce marathon de cinéma, une centaine d’enseignants ont découvert les films, choisis par les 5 membres du comité de programmation et « autorisés » par les distributeurs. Beaucoup de films français cette année, 6 parmi les 13, venus de la Sélection officielle en compétition (3), d’Un Certain Regard (1), de La Semaine de la Critique (3) de l’ACID (2) et de la Quinzaine des Réalisateurs (4). Comme chaque année, ils ont voté pour leur Coup de Cœur et c’est le film du Norvégien Joachim Trier, Julie (en 12 chapitres), qui a séduit le plus grand nombre, un film qui parle de désir, de choix et de liberté, attachant portrait de femme. Ce n’était pas le seul à aborder ces questions qu’on retrouvait dans Les Amours d’Anaïs de Charline Bourgeois-Tacquet et Les Olympiades de Jacques Audiard.

Chapitre 1 : Julie

Le prologue alerte de ce « film-roman » avec voix off et montage vif, nous présente Julie, une jeune femme, étudiante en médecine mais qui préfère la psyché à l’anatomie puis découvre qu’en fait elle aime l’image et la photographie. Elle hésite, Julie et, presque trentenaire, travaille dans une librairie où elle rencontre Aksel (Anders Danielsen Lie, déjà vu dans Oslo, 31 août), un quadra, auteur de BD chez qui elle s’installe. Comme le titre l’indique, le film, tourné en 35mm, est découpé en douze chapitres, plus ou moins longs, tels les moments de la vie. Chapitres aux titres évocateurs comme Infidélité, La Fellation à l’heure de MeToo, Une Famille à soi, Un nouveau chapitre, Le Malaise dans la culture ou Tout a une fin, organisés autour d’un thème, d’une idée, d’un lieu. Chapitres d’un livre… Julie tourne les pages de sa vie, hésitant, se trompant parfois ou trompant l’autre ? Se trompe-t-on quand on se frôle sans sexe ? Est-elle infidèle à Aksel quand, s’incrustant dans une fête de mariage, elle a envie d’embrasser Eivind (Herbert Nordrum) qu’elle y rencontre ? Question de timing ? Certainement, car Aksel et Julie n’en sont pas au même point de leur vie : lui est accompli professionnellement, elle, se cherche, son seul travail marquant, un article sur la fellation et le féminisme post #MeToo. Leurs désirs existentiels ne coïncident pas. Il voudrait une famille à lui, elle ne se voit pas avec un enfant. Le Temps, une des questions clés du film. Temps que Joachim Trier semble arrêter dans le chapitre 5 ; partant rejoindre Eivind, Julie traverse la ville d’Oslo où chaque passant parait être congelé : « Le fantasme romantique ultime où l’on se dit”et si j’arrêtais tout pour vivre ailleurs avec mon amoureux ou mon amoureuse” ». Une superbe séquence que le directeur de la photographie danois Kasper Tuxen -il adore la lumière d’Oslo- a filmée sans effets spéciaux numériques. Et quand arrive l’épilogue de cette trajectoire sentimentale douce-amère, suivant le cycle des saisons, on se dit qu’on a déjà envie de revoir sur les écrans celle qui incarne, tout en nuances, Julie, Renate Reinsve, dont le visage blêmit, ou s’empourpre très subtilement au fil des émotions. On l’oubliera d’autant moins qu’elle vient d’obtenir le Prix d’interprétation Féminine du 74e festival de Cannes. (En salles le 13 octobre)

Un excellent choix des cinéphiles de CinÉduc ! Et c’est au milieu de la nuit qu’ils ont pu découvrir le premier long métrage de Charline Bourgeois-Tacquet dont on avait apprécié le court, Pauline asservie.

 

Les Amours d’Anaïs ©Haut et Court

Chapitre 2 : Anaïs et Emilie

Elle court, Anaïs dès la première séquence, dans les rues, dans l’escalier de son appartement dont elle a du mal à payer le loyer. L’échange avec sa propriétaire venue le lui réclamer est incroyable ! Mais la vie à deux c’est trop difficile, et bien qu’elle aime Raoul (Christophe Montenez) elle le quitte. Elle a trente ans, un âge angoissant, celui des choix de vie. Vivre en couple, avoir des enfants ? Elle est enceinte de sept semaines d’ailleurs et a décidé d’avorter sans consulter un Raoul ulcéré. Elle ne veut pas d’enfant, point. Elle est en train d’écrire une thèse en littérature. Elle rencontre un éditeur, Daniel (Denis Podalydès), marié depuis douze ans avec Emilie, écrivaine (sensuelle Valeria Bruni Tedeschi). La jeunesse d’Anaïs plait à Daniel. Elle couche avec lui, sans rester toute la nuit car elle n’aime pas dormir avec des gens, Anaïs ! Elle rend visite à ses parents, et apprend que sa mère fait une rechute, après un cancer. Elle ne s’apitoie pas, veut croire que tout ira bien : car consciente de la fragilité de la vie, elle souhaite profiter du  présent, être heureuse, suivre son désir. « Je veux être quelqu’un d’intéressant » clame-t-elle elle à ses parents. Ses soucis d’argent ne se réglant pas, elle sous-loue son appartement à des touristes coréens, éberlués d’entendre ses états d’âme. En effet elle dit tout haut tout ce qui la traverse, et cette logorrhée amplifie le côté tourbillonnant de son personnage en perpétuel mouvement. Anaïs s’installe chez Daniel dont la femme est en Bretagne pour un colloque. Curieuse de connaitre cette écrivaine, attirée par un portrait photo de dos, une nuque, une chevelure, elle se rend au séminaire alors qu’elle devait rencontrer son directeur de thèse !  « Vous êtes qui, Anaïs ? D’où vous sortez ? » l’interroge Emilie dont elle est parvenue à faire la connaissance… « Je crois qu’on se ressemble », lui répond-elle. Mais sait-elle vraiment ce qui la pousse vers cette femme ?… Anaïs Dumoustier (qui incarnait déjà Pauline dans le court métrage) incarne avec une grande justesse cette jeune femme qui va de l’avant, fonce, bouge, désire. La caméra de Noé Bach la suit dans ses courses, souvent en plans séquences et a su saisir l’émotion de son visage, filmer le désir et la sensualité des corps. Présentée en séance spéciale pour les 60 ans de la Semaine de la Critique, Les Amours d’Anaïs est un film léger et grave à la fois, comme on peut l’être à trente ans. Il sortira en salles le 15 septembre.

Le denier film du week-end, seul à n’être pas soumis au vote des « Marathoniens », fut Les Olympiades, coécrit par Jacques Audiard, Lea Mysius et Céline Sciamma, d’après trois romans graphiques en noir et blanc d’Adrian Tomine.

Les Olympiades © Memento

Chapitre 3 : Émilie, Nora, Amber et… Camille

Des travellings sur les immeubles, qui semblent en caresser les façades, y dessinant des lignes géométriques, nous font entrer dans ce film choral, en noir et blanc. Un quartier multiculturel du 13e arrondissement de Paris, Les Olympiades, qui donne son titre au film de Jacques Audiard. Un film qui parle d’amour, de désir et de solitude. Emilie (Lucie Zhang), d’origine taïwanaise, a grandi à Paris, a fait sciences- Po et travaille dans un call center. Elle cherche UNE colocataire. C’est Camille (Makita Samba) qui se présente, un prof de lettres désabusé. Elle en tombe amoureuse mais après une relation de deux semaines, ils ne sont plus ensemble, seulement colocs ! Nora (Noémie Merlant) a quitté Bordeaux après un passé familial douloureux et reprend des études à Paris. À cause d’une perruque blonde qu’elle porte pour une fête, ses collègues étudiants croient la reconnaitre en Cam-girl, Amber Sweet (Jehnny Beth), et une une vidéo devient virale à Paris-Tolbiac. Voulant comprendre, elle va rechercher cette Amber Sweet et noue avec elle une relation virtuelle qui devient plus intense au fil des jours. Sa route croise celle de Camille et lui, qui dit « compenser sa frustration professionnelle par une activité sexuelle intense » en tombe (peut-être) amoureux. La caméra du directeur de la photo, Paul Guilhaume, dans un superbe noir et blanc, filme les gestes du quotidien, les regards chargés d’émotions, les désirs, de ces personnages qui cherchent à échapper à une solitude qu’ils taisent. La musique du compositeur et artiste électro Rone, qui l’accompagne, vient de recevoir le Prix Cannes Soundtrack . à travers ce chassé croisé entre ces jeunes trentenaires, qu’à aucun moment il ne juge, Jacques Audiard, dont un des films de référence est Ma  nuit chez  Maud où séduction, érotisme et amour passent par les mots, pose cette question : aujourd’hui y a-t-il encore un discours amoureux ? Les Olympiades sera en salles à partir du 3 novembre.

Les cinéphiles de ce Marathon, organisé par l’académie de Nice et Cannes Cinéma sont repartis chez eux fatigués, mais la tête remplie d’images et de sons ; images d’archives de Retour à Reims (Fragments) de Jean-Gabriel Périot, le village palestinien, bloqué par l’armée israélienne, du dernier film d’Eran Kolirin, Il y eut un matin, l’ouragan qui s’annonce à Houston, prêt à tout emporter, les gens et les rêves du documentaire de Nicolas Peduzzi, Ghost Song… et bien d’autre encore.

Annie GAVA

Juillet 2021

Julie (en 12 chapitres) © Oslo Pictures