Le cinéma LGBTQ+ fait lui aussi son retour en salle

Ciné QueerVu par Zibeline

Le cinéma LGBTQ+ fait lui aussi son retour en salle - Zibeline

Le Colocataire

C’est entre les murs d’un appartement exigu que Gabriel et Juan se révèleront l’un à l’autre ; et entre ces murs qu’ils se voient contraints de s’aimer, à l’abri des regards. La réalisation de Marco Berger recrée, en s’appropriant ce cadre écrasant et ses lumières indirectes, ce sentiment d’enfermement à l’écran. Si le soleil de Buenos Aires s’avère cruellement absent de chaque plan, la blondeur diaphane de Gaston Re (à laquelle le titre original du film, Un rubio, fait allusion) les darde d’une douce présence. Face à lui, le Juan brun d’Alfonso Barón se révèle peu à peu moins suave et libre que sa gouaille ne le laissait paraître. La légalisation du mariage homosexuel célèbre pourtant son dixième anniversaire en Argentine, de même que la sortie en fanfare du joliment subversif Plan B. Ce premier long-métrage de Marco Berger passait déjà au tamis la toxicité d’une virilité latine de façade. Autrefois interdit, l’amour semble ici malgré tout impossible : les exigences pesant sur les deux personnages, issues de classes sociales et de foyers défavorisés, se muent peu à peu en obstacles à leur liberté la plus élémentaire. La sensualité de la mise en scène cède ainsi peu à peu le pas à un sentiment diffus de gâchis.

 

Brooklyn Secret

Isabel Sandoval ne signe pas avec Brooklyn Secret son coup d’essai : l’actrice et réalisatrice philippine a déjà deux beaux longs-métrages derrière elle. Mais il y a fort à parier que Brooklyn Secret, couronné du grand prix au festival Chéries-Chéris, marque un temps important dans sa filmographie, et surtout dans l’histoire du cinéma queer. Olivia est une figure encore inédite : incarnée par Sandoval elle-même, cette femme transgenre et sans papiers lutte silencieusement pour exister dans l’Amérique de Trump. Olivia ne détonne pourtant pas dans le paysage composite de Brighton Beach, photogénique à souhait. Le premier cinéma de James Gray n’est jamais loin, et avec lui sa capacité à suggérer la permanence d’un lieu d’origine douloureusement oublié. Cette immigration-là semble proche de celle d’Olivia : Eamon Farren et Lynn Cohen incarnent tous deux cette famille juive russe prompte au refoulement. L’alcoolisme de l’un trouvant son pendant dans la sénilité de l’autre… Ce symbolisme, qui aurait pu se révéler trop lourd à porter ailleurs, demeure ici d’une délicatesse bienvenue, de même que le traitement toujours digne que la réalisatrice réserve au sentiment de clandestinité. Il faut dire qu’Isabel Sandoval sait ménager ses personnages, leurs ambiguïtés et leurs zones de lumière. Et porter sur eux un vrai regard de cinéaste.

 

SUZANNE CANESSA
Juin 2020

 

Sortie le 1er juillet en salles

 

Photos
Le colocataire © Optimal distribution
Brooklyn Secret © JHR films