Éclatée à Aix, Marseille et Avignon, la Biennale des imaginaires numériques fait le jeu de l’anticipation

Chronique d’une biennale pas comme les autresVu par Zibeline

Éclatée à Aix, Marseille et Avignon, la Biennale des imaginaires numériques fait le jeu de l’anticipation - Zibeline

Face aux mutations climatiques et à l’émergence de mouvements idéologiques tels la collapsologie et le transhumanisme, les artistes repensent notre monde de demain. Par le prisme métaphorique du fantôme et du spectre, les discours de Verena Friedrich, Thierry Fournier, Quentin Lannes, Véronique Béland, Claire Williams, Elisabeth Caravella oscillent entre subversion, ironie, critique, dénonciation, caricature. Toutes distances gardées par les co-commissaires Matthieu Vabre et Céline Berthoumieux, l’exposition Ghost in the machine fait entendre tous les points de vue actuels comme l’espérance en l’immortalité, l’illusion de la vie, la réalité de l’avatar, la transmission des énergies, le spiritisme : Verena Friedrich parvient à pérenniser les choses grâce à la technologie, Claire Williams capte les énergies du plasma pour discuter avec l’Autre, Elisabeth Caravella imagine des dialogues sur le modèle de tutoriels perturbés par un fantôme…

L’homme et le vivant

Au regard des réactions humaines de passivité, de renonciation ou d’effroi, les artistes s’interrogent et modélisent leurs comportements, notamment face aux mutations climatiques. La scène taïwanaise, invitée d’honneur de cette édition, est l’un des fers de lance de cette mouvance mise en lumière dans le premier volet de l’exposition diptyque Éternité Part 1 : Avons-nous le temps pour l’éternité ? à la Galerie Zola à Aix. Dans son installation vidéo, Chen Wan-Jen dresse un état des lieux sans concession de la solitude des humains qui tracent leur chemin sans se soucier de l’avenir et leur impossible dialogue avec les animaux. Autant cette œuvre est silencieuse, autant celle d’Antoine Schmitt est chaotique d’un point de vue formel et sonore dès lors que le spectateur actionne le « start time », allusion immédiate au fameux bouton nucléaire des gouvernements. Chuang Chih-Wei clôt le parcours avec l’installation poétique Reborn Tree qui interroge là encore notre rapport au vivant et à la nature, via l’artifice d’un mécanisme d’une grande simplicité, et notre contrôle permanent. Il clôt également Éternité Part 2 : Que voulons-nous faire pousser sur les ruines ? à La Friche à Marseille avec le très à propos Infection Series : Commensalism.

Le choc du futur

Plus qu’un décor, les laboratoires fonctionnels reconstitués par les artistes font irrémédiablement écho aux premiers ouvrages littéraires et cinématographiques de la science-fiction. Ou comment la science-fiction peut nous aider à reconstruire la réalité quand celle-ci a largement dépassé la fiction ! Ici, tous les futurs possibles sont autorisés, avec un penchant net pour la dystopie : l’effondrement, avec la vidéo La Chute de Boris Labbé (l’artiste qui a réalisé la vidéo de la création Le Lac des cygnes d’Angelin Preljocaj) ; la cohabitation avec d’autres espèces après l’effondrement dans Le Monde après la pluie d’Eva Medin qui ressuscite un personnage hybride, mi-robot mi-humain, dans une chorégraphie elliptique ; la parentalité et ses possibles grossesses ultra-utérines, avec le collectif taïwanais Unborn0X9 qui utilise des logiciels open source pour activer un fantôme fœtal plongé dans un ventre de plexiglas rempli de liquide ; les déchets nucléaires, avec Elise Morin qui a travaillé avec un spécialiste de la radioactivité pour exposer ses plantes, toutes « filles » d’une même plante-mère (Spring Odyssey). Coexistence des espèces (Lithosys, pierre en lévitation de Rocio Berenguer), propriétés des plantes (l’éternité promise par le ginseng sauvage dans le Millenium ginseng project de Ku Kuang-Yi)… la préservation de la nature est au cœur de ces divers dispositifs qui trouvent leur apogée au Panorama avec deux œuvres en dialogue. Deux forêts à traverser avec les yeux et les oreilles grâce à la partition sonore de Stéfane Perraud, sa projection et son tableau lumineux (Sylvia) contre l’uniformisation du monde (et de la pensée, peut-être), et les 14 panneaux photographiques (Remains) réalisés par le collectif italien Quayola à l’effet trompeur de tapisserie, restitution incomplète d’une réalité tronquée par les ratés de l’ordinateur. L’homme est au bord d’un précipice gigantesque et les artistes sont des sonneurs d’alerte, confirme cette Biennale plus que jamais réaliste.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Janvier 2021

Chroniques, Biennale des imaginaires numériques
Date d’ouverture différée et soumise aux annonces gouvernementales
Divers lieux, Aix, Marseille, Avignon
chroniques.org

Photo : Howto © Elizabeth Caravella

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