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Seong-Jin Cho est un éblouissant Chopin à La Roque d’Anthéron

Chopin réincarné !

Seong-Jin Cho est un éblouissant Chopin à La Roque d’Anthéron - Zibeline

À tout juste vingt-trois ans, (né en 1994), le pianiste Seong-Jin Cho, lauréat, entre autres, du Concours international de piano Frédéric Chopin 2015, compte déjà des fans : des spectateurs (surtout des spectatrices) avaient effectué le voyage de Corée spécialement pour la nuit Chopin. À la fin du concert, sans aucun doute, l’assistance entière était convertie ! Le programme comptait deux séries d’intégrales de Chopin, les quatre Ballades, puis l’ensemble des Préludes. Seule la première Ballade en sol mineur op.23 (1835) ne correspond pas à la période de vie partagée avec George Sand. « Odyssée de l’âme de Chopin » selon Liszt, sans doute la préférée du compositeur polonais, et la plus connue, puisqu’elle enrobe l’une des scènes-culte du film Le pianiste de Roman Polanski (2002). Gravité, tristesse, mélancolie, allégresse, tous les registres se fondent là, en une composition qui allie pureté des lignes et une virtuosité jamais gratuite. Seong-Jin Cho s’empare de la partition avec une incroyable vérité, raconte, théâtralise, nous emporte dans les volutes des phrases musicales. L’analogie entre la musique et le langage parlé devient évidente, naturelle. Et nous le suivons dans les trois autres Ballades, rêveries élégiaques, envolées passionnées de la n° 2, spontanéité traversée d’éclairs angoissés, gaité de la n° 3, superposition de la sérénité et de la tristesse de la n° 4… tantôt une note ostinato bat comme un cœur, pulsation première, tantôt une respiration large exalte les sens. « La plus pure des musiques » (disait Gide) est entendue là, distillée avec une simple évidence par les doigts du jeune pianiste. La virtuosité est dépassée : on admire l’eau courante des notes qui arpentent le clavier, la violence des fortissimi, qui bouleversent les cadres, mais la poésie sait aussi se lover dans les passages moins techniques, (s’il en est !), les pianissimi sont rendus avec une délicate clarté, une finesse extrême. On comprend alors les mots de Balzac écoutant Chopin jouer : « ce beau génie est moins un musicien qu’une âme qui se rend sensible et se communiquerait par toute espèce de musique ». Les vingt-quatre préludes sont ensuite enchaînés, en une seule œuvre cohérente, à la palette irisée où l’on passe par toutes les émotions, les sentiments, les remuements les plus infimes. Est atteinte ici la « sorte de perfection angélique » (Balzac) de Chopin. Une main gauche en « maître de chapelle », une main droite qui joue « ad libitum », conseils du compositeur, mis en œuvre par un interprète rare, qui offrira aux rappels d’une assistance éblouie La plus que lente de Debussy et l’Étude n° 10 de Liszt. Instants de grâce sans mélange…

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2017

Concert donné le 4 août, Parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron

Photographie © Christophe Gremiot