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Isabelle Stengers à Marseille : « Ne pas se résigner, c'est un minimum, et ça donne de l'appétit pour la suite"

Choisir ses histoires

Isabelle Stengers à Marseille : « Ne pas se résigner, c'est un minimum, et ça donne de l'appétit pour la suite

On avait apprécié la façon dont Émilie Hache mettait Le climat en questions lors de la précédente conférence d’Opera Mundi, en évoquant les apports de l’écoféminisme aux luttes contemporaines. Sa consoeur Isabelle Stengers a pris la suite avec panache à la Bibliothèque de l’Alcazar le 19 avril. Plus de bouteille, un propos grave mais non dénué d’humour… on a senti rapidement que la philosophe des sciences mérite sa puissante réputation, en l’écoutant lire un extrait de son essai paru en 2008 Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient.
« Beaucoup de choses se sont passées depuis, notamment la crise financière, l’échec de la Cop de Copenhague… » Une « triple dévastation : de la terre, du collectif, des psychismes individuels ». Voilà à quoi on assiste, à quoi on consent, à quoi on participe, année après année, gavés de fausses bonnes résolutions (celles de la Cop 21) ou convaincus qu’en dernière extrémité « la technologie nous sauvera » (par la géo-ingenierie, pour « continuer à interférer de la manière la plus irresponsable qui soit sur les processus enchevêtrés et instables qui font le climat !? »)

Pendant ce temps, on continue à consommer, on ne demande aucune réforme à l’OMC, on signe des traités, on rend nos pauvres garde-fous attaquables en justice, pour ne surtout pas nuire aux bénéfices des multinationales. Isabelle Stengers cite Naomi Klein, faisant référence à la pensée magique qui veut que le problème puisse être réglé « dans le respect des règles du marché, c’est inimaginable autrement » ! Et si, justement, on pouvait imaginer d’autres scenarii ? Certains y travaillent, en partageant des expériences de lutte, au Canada ou à Notre-Dame des Landes : « des réunions de personnes dont on pourrait croire qu’elles n’ont rien à se dire, des activistes et des autochtones, ou des paysans ». Des alliances « qui ont une valeur en elles-mêmes, car si elles ne sont pas créées, rien ne se passera : il faut le faire savoir ». Pourquoi devrions-nous accepter l’inacceptable, au nom de l’emploi, demande notre épistémologue ?

Pour sortir de notre torpeur, elle suggère de ralentir. De prendre le temps de réaliser qu’en 2050, « nos enfants vont vivre dans les ruines de ce que nous avons appelé le progrès » ; « même si des choses intéressantes freinent le réchauffement climatique, ils connaîtront des épreuves dont nous n’avons aucune idée ». Cela a déjà commencé, le climat est de la partie dans la question des réfugiés, et cela ne s’arrêtera pas… Que peut-on dire à nos enfants, sinon « on a pris la mesure du problème,  on s’en occupe ? » On ne peut pas continuer à vivre comme si de rien n’était, si l’on ne veut pas qu’ils aient honte de nous.

Isabelle Stengers propose de « résister aux histoires qui nous endorment ». Comprendre l’importance des mots : « capitalocène vaut mieux qu’anthropocène, au moins, on pointe le responsable ! » Elle apprécie reclaim, ce terme anglais intraduisible qui signifie approximativement se réapproprier, reprendre ce qui nous appartient, d’une manière régénératrice. Notre passé -et notre présent- ne manquent pas de luttes, de sursauts féconds… Elle cite une expérience scolaire sous la Restauration, interrompue parce que les enfants, respectés, « apprenaient trop vite, trop bien, et qu’ils n’apprenaient pas à respecter le savoir ». On aimerait qu’elle en dise plus, mais elle passe rapidement à la suite, à ces « recettes » pour apprendre à résister dans un milieu malsain, que l’on peut se transmettre et adapter en fonction des contextes, comment ne pas se sentir coupable, anticiper la division voulue par le pouvoir, se faire confiance, redonner de la valeur aux petites réussites, « et même aux échecs ».

« Ne pas se résigner, c’est un minimum, et ça donne de l’appétit pour la suite »

GAËLLE CLOAREC
Avril 2016

Suite et fin du cycle Le climat en questions le 14 mai au FRAC avec Frédéric Neyrat, pour une Théorie des hommes sans monde, et le 17 mai, à la BMVR, avec François Gemenne sur la géopolitique du climat.

Photo : Isabelle Stengers -c-Alain Paire


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