Histoire naturelle : 1 / Numérique : 0

Chimères numériquesVu par Zibeline

• 5 février 2019⇒24 février 2019 •
Histoire naturelle : 1 / Numérique : 0 - Zibeline

La Fabulerie ajoute des écrans au Muséum d’histoire naturelle de Marseille.

Le Muséum d’histoire naturelle fêtera bientôt son bicentenaire. Pour « réveiller les collections » de ce vieux monsieur, La Fabulerie, tiers-lieu du numérique installé depuis 2010 à côté du commissariat de Noailles, a eu carte blanche. On peut accéder jusqu’au 24 février au fruit de ce travail, dans une exposition temporaire au premier étage du Muséum. Muséonérique invite petits et grands à découvrir la face cachée de l’institution, dont on ne voit habituellement qu’une infime partie : le travail patrimonial, les différents métiers, les imposants fonds (1 % desquels seulement sont couramment exposés). L’occasion d’apprendre que le Muséum national, à Paris, s’est lancé dans un vaste programme de numérisation des collections d’histoire naturelle en France, qui commencera par les herbiers, particulièrement fragiles, avant de passer aux autres secteurs.

Le numérique viendrait donc à la rescousse des établissements de conservation, pour appuyer leurs missions de préservation, faciliter l’accès des publics à leurs trésors… et permettre, comme c’est le cas dans les musées d’art et d’histoire, de commercialiser plus facilement des produits dérivés ? Nous n’en sommes pas encore là, peut-être, mais le visiteur qui pénètre dans les beaux murs du Palais Lonchamp est toutefois très vite amené à se poser des questions. Car La Fabulerie, en acteur convaincu que l’avenir est là, intercale des écrans entre les animaux empaillés et les outils des taxidermistes. C’est ludique, « interactif », on s’instruit sans effort. De sympathiques lunettes stéréoscopiques installées à hauteur d’enfant côtoient d’esthétiques modèles anciens de téléphones en bakélite, où l’on peut coller son oreille pour écouter, grâce à la technologie moderne, des voix  pédagogiques fort agréables.

Las ! C’est un indicible sentiment de tristesse qui s’invite de manière inattendue. Sur un mur de pixels, un ours noir raconte l’histoire de son espèce, qui aujourd’hui fouille les poubelles d’Amérique du Nord. Sa voisine, une marmotte, est perturbée par le réchauffement climatique, le puma concolor couguar est officiellement considéré comme disparu. La chute de la biodiversité est terriblement déprimante, mais plus encore si l’on doit en passer par un écran énergivore pour se « reconnecter à la nature ». Dans l’un des dispositifs audio, un taxidermiste de Sologne, M. Walter, évoque son métier, qu’il exerce « pour que les gens connaissent leur faune et la respectent ». L’ambition est que le jeune visiteur, sortant du Muséum, sache si l’animal furtivement croisé lors d’une balade nocturne était une fouine, ou une martre.

Ainsi encouragé, on quitte vite les animaux parlants pour se replier… vers les vitrines les plus classiques de l’exposition. Un squelette de kangourou quasiment dans la position du Penseur de Rodin attire l’œil, de même que la poésie en négatif des empreintes moulées de la plus grande à la plus petite – éléphant, zèbre, autruche, tortue…-, et même les crottes d’espèces de nos contrées. Renard, sanglier, lapin… Tous savoirs qui étaient extrêmement utiles à nos prédécesseurs, intelligence collective malheureusement en voie de perdition. On se prend à rêver, comme M. Walter, de sorties en forêt, le shirin-yoku prescrit par les médecins japonais pour leurs patients stressés, et on se jure que ce week-end, on ira voir par soi-même si il y a encore des écureuils dans les calanques.

Avant de partir, pour laisser une chance au numérique, on tente un petit jeu. Dommage ! Si l’on s’amuse volontiers à composer, sur une tablette, une chimère au corps de scarabée, avec une tête de cétoine dorée, des ailes de cigales et des pattes de bousier, on découvre avec déplaisir que le résultat final peut vous être envoyé par mail… seulement si l’on accepte de recevoir « les actualités liées aux activités culturelles du Muséum et de La Fabulerie ». Il aurait été souhaitable de pouvoir dissocier les deux, comme cela devrait être systématiquement le cas en matière de collecte de données… Mais que fait donc la Cnil* ?

GAËLLE CLOAREC
Février 2019

* Commission nationale de l’informatique et des libertés

jusqu’au 24 février
Muséonérique
Muséum d’histoire naturelle, Marseille
04 91 14 59 50
culture.marseille.fr

Photos : Oeils de verre utilisés en taxidermie, moulages d’empreintes animales, chimère numérique -c- G.C.