Critique: Godard s'affiche au 71e festival de Cannes
Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub
Vu par Zibeline

Godard s'affiche au 71e festival de Cannes

Chiche, Jean-Luc ?

Vérifier les jours off sur la période
Godard s'affiche au 71e festival de Cannes  - Zibeline

Aux réverbères de Cannes, partout dans la ville, à 3 m du sol, le même dispositif se répète : deux toiles rectangulaires zooment sur le baiser entre Jean-Paul Belmondo et Anna Karina. Deux fragments de l’affiche choisie pour le 71è festival de Cannes. Côte à côte, recto, verso, chavirés à la verticale et inversés : Karina sur Jean-Paul, Jean-Paul sur Karina. Le vent gondole un peu ces images. Ravive-t-il par cette ondulation, la sensualité de ce baiser figé à jamais dans l’histoire du cinéma ? Dépoussière-t-il en douce ces couleurs de roman-photo vintage ? Ou goguenard, crée-t-il quelques vagues nouvelles sur l’ancienne Nouvelle ?

Godard, 50 ans après 68, était omniprésent à Cannes cette année, le Godard de Pierrot le fou et celui de son dernier film en compétition officielle : Livre d’image, un festival à lui tout seul, composé exclusivement d’images d’archives. Godard, posant d’emblée l’idée que le montage prévaut sur le tournage car il suppose la main. Cette main dont l’éloge ouvre le film : « Il y a les cinq sens, les cinq parties du monde, les cinq doigts de la fée.Tous ensemble, ils composent la main, et la vraie condition de l’homme, c’est de penser avec ses mains. ». On y retrouve Bécassine dont les puissants devraient se méfier parce qu’elle ne dit rien, et les images terribles du train de l’histoire qu’on prend en pleine poire dans un des cinq chapitres du film. La guerre est partout dans le monde, dans l’image, dans le livre, dans le tout et la partie. La mer violette se crête d’une écume de feu, les couleurs crient, se saturent, se charbonnent, la photo se tord, se brouillonne. JPG dit la tension entre la représentation et l’acte de représenter qui implique presque toujours une violence envers le sujet de la représentation. Le son dissocié de l’image jaillit des quatre coins obscurs de la salle : la voix du réalisateur de 87 ans avec, en contrepoint, d’autres sons, musiques, bruits. Un film-manifeste qui accomplit ce qu’il dit : « montrer ce qui ne se fait pas » et qui nous a valu la conférence de presse sans doute la plus drôle du Festival en l’absence-présence du réalisateur. Dans la grande salle réunissant la presse internationale, un Smartphone tenu à bout de bras. La tête de JLG apparaît sur le petit écran et les appareils photo crépitent. Godard en plaisante un peu de ce bruit de mitrailleuse pour photographier un téléphone. Puis chaque journaliste, modeste, respectueux, décontracté ou manifestement impressionné, se présente devant l’appareil et pose sa question au « Maître ». Paradoxalement le questionneur contraint de lever un peu la tête, semble plus petit que celui qu’il interroge, cadré dans son étroit rectangle de lumière. Les questions s’enchaînent. JPG de sa voix chevrotante y répond, reprenant ses professions de foi : ni la langue ni la parole ne seront jamais un langage. « Je n’ai pas compris la question mais je peux y répondre »  lance-t-il à une jeune Russe un peu déconcertée. Et on savoure à la fois la situation et les jolis aphorismes godardiens dont on retiendra celui ci comme un écho soixante-huitard : « Aujourd’hui les trois-quarts des gens ont le courage de vivre leur vie mais ils n’ont souvent plus le courage de l’imaginer »

Chiche, Jean-Luc ?

ELISE PADOVANI
Mai 2018

Photo :  Film Le Livre d’image / Copyright Casa Azul Films /Ecran Noir Productions


Palais des Festivals
Boulevard de la Croisette
06400 Cannes
04 92 99 84 00
www.palaisdesfestivals.com