Festival international de Musique de Chambre de Provence : dernière journée de haute volée au château de l’Empéri

Château et parapluiesVu par Zibeline

Festival international de Musique de Chambre de Provence : dernière journée de haute volée au château de l’Empéri - Zibeline

Le premier concert de la soirée, menacé par une pluie battante se réfugiait sous les arcades de la cour Renaissance du Château de l’Empéri ainsi qu’une partie des spectateurs tandis que d’autres se refugiaient sous les grands parasols qui abritaient le parterre. Bref, parapluies et bruit de l’eau accompagnaient les débuts du récital mené avec une fougue imperméable aux intempéries par le Trio Karénine qui fidèle aux origines suggérées par son nom proposait un programme slave. Le premier trio de Chostakovitch, œuvre de jeunesse écrite en 1923 lors d’un séjour au sanatorium en Crimée, fut dédié à Tatiana Glivienko rencontrée à ce moment. Les contrastes, les envolées lyriques, les retournements espiègles, la variation des registres, le tout fondu en une seule coulée, accordent à cette pièce courte (environ onze minutes) le foisonnement d’une fresque. Le violon aux envolées subtiles de Charlotte Juillard se conjugue avec la matière vivante et profonde du violoncelle de Louis Rodde et la vivacité du piano de Paloma Kouider dans la somptueuse partition du Trio n° 3 opus 65 en fa mineur d’Anton Dvorak. Le mouvement lent offre au violoncelle des pages d’un lyrisme éloquent, tandis que l’Allegro con brio se plaît aux rythmes d’une danse rapide et enjouée. Les ombres nostalgiques qui pointent à nouveau s’évaporent emportées par l’accélération vive d’un final éblouissant.

La soirée, sans parapluie (que laissait pourtant présager la fiche du programme, toujours particulièrement bien construite, véritable complément et marque du festival, donnant à la fois éléments historiques, musicologiques, et anecdotes savoureuses), dédiée à un « Perpétuel final, Perpétuel final », ad libitum précisant « les meilleurs solistes au monde sont à Salon pour quelques heures encore. Ils vous aiment et vous disent mille mercis et à l’année prochaine ». Manque de modestie ? Voyez plutôt ici l’humour espiègle de ces potaches en vacances qui, lors du salut final reviendront sur scène aux côtés de leurs comparses encore en costume, en jeans, bermudas, claquettes et baskets…

Encore un peu de sérieux : l’exécution des pièces musicales reste elle, irréprochable, avec même le petit plus qu’apportent une longue complicité et des amitiés partagées. Voici encore sur la scène le trio Emmanuel Pahud (flûte), Maja Avramovíc (violon), Éric Le Sage (piano), qui font danser leurs instruments sur un Trio de Nino Rota : légèreté espiègle du piano, dialogue animé entre flûte et violon, pizzicati emportés, traits d’un seul souffle, voltes époustouflantes d’une virtuosité toute au service de l’expression… déjà, prend la suite, la Chanson perpétuelle d’Ernest Chausson sur un poème extrait du Coffret de santal de Charles Cros, interprétée par la mezzo-soprano Marina Viotti qui met en évidence le caractère mélancolique et « tristement dépressif » du texte, qui évoque la mort du bien-aimé. La superbe mélodie trouve un délicat écrin grâce à l’accompagnement du Trio Karénine renforcé par le violon de Liya Petrova et l’alto de Joaquín Riquelme García. Le Quintette D956 opus 163 en do majeur (ou Quintette à deux violoncelles)de Franz Schubert permettait de retrouver le Quatuor Mona (Verena Chen, premier violon, Charlotte Chahuneau, violon, Arianna Smith, alto, Elia Cohen Weissert, violoncelle) et Aurélien Pascal (violoncelle). L’Adagio de ce chef-d’œuvre que Schubert écrivit deux mois avant sa mort fut qualifié par Rubinstein de « musique des anges ». Sons sculptés, sertis dans un ample mouvement d’ensemble, tout n’est que finesse dans cette pièce où le violoncelle et le premier violon conversent avec une subtile délicatesse, où les contrastes puissants structurent la progression, où l’on passe par tous les registres, où les tonalités insensiblement se heurtent, où la théâtralité se teinte d’une profonde poésie.

Inspiré du roman Mirall Trencat de la romancière catalane Mercè Rodoreda, le Trio Mirall Trencat (Miroir brisé) d’Albert Guinovart (au piano) est une œuvre de conteur à laquelle donnent vie et voix le cor de Benoît de Barsony et le violon de Charlotte Juillard, qui, sur la trame narrative du piano, semblent redonner vie aux protagonistes avec une verve parfois malicieuse qui allège le drame qui hante la famille Valldaura dans une Barcelone où la guerre civile fait rage et que la folie guette les personnages…

Pas de Nonet cette année, mais le somptueux Septuor en mi bémol majeur opus 20 de Beethoven (comme il n’a pas eu son année 2020, 2021 essaie de rattraper !) venait clore avec vivacité un festival de haute volée. Certes, on dit parfois que Beethoven faisait la grimace lorsqu’on lui parlait de cette œuvre, mais son ampleur qui réunit clarinette (Paul Meyer), cor (Benoît de Barsony), basson (Gilbert Audin), et un quatuor à cordes, violon (Liya Petrova), alto (Lise Bertaud), violoncelle (Aurélien Pascal), contrebasse (Olivier Thiery) manifeste en six mouvements une liberté de ton et des variations d’univers qui séduisent. Le pupitre des vents donne la réplique aux cordes qui s’octroient la part du lion avec des passages solistes fulgurants et inspirés au violon (Liya Petrova est magistrale dans son interprétation). Les instruments ne jouent pas toujours la partie qui leur est traditionnellement accordée et se parent d’élans juvéniles inattendus, ces « entorses » révèlent de nouvelles couleurs, soulignent la fantaisie des mélodies et ne font pas oublier le brillant des formes qui prend d’éclatants reliefs grâce à des moments d’une pure simplicité.

MARYVONNE COLOMBANI

Août 2021

Les concerts Château Karénine et Perpétuel final ont été donnés le 7 août dans la cour Renaissance du château de l’Empéri à Salon-de-Provence dans le cadre du Festival International de Musique de Chambre de Provence.

Photographies © Jael Travere