"Possédées", entreprise narrative totale de Frédéric Gros chez Albin Michel

Chasse au sorcier

L’affaire bien connue a défrayé la chronique dans les années 1630 et le couvent des Ursulines de Loudun a acquis une certaine renommée dans la catégorie des lieux où ne souffle pas forcément l’esprit (encore que !) mais où souffrent les corps en proie à une possession démoniaque estampillée : le célèbre film de Ken Russell ou l’opéra de Penderecki témoignent de l’évidente plasticité du diable lorsqu’il pénètre les âmes –on sait les nommer autrement – des vierges cloîtrées. Frédéric Gros, spécialiste de Michel Foucault, professeur à Sciences Po, investit le sujet  par la voie de la fiction romanesque en éclairant deux figures troubles et troublantes, celle du curé Grandier, immédiatement désigné comme grand ordonnateur des troubles, et surtout celle de la Raison d’Etat incarnée dans les menées sournoises du cardinal Richelieu. Éminences grises et éminence rouge mettent tout en œuvre pour avoir la peau d’un homme politiquement fort dérangeant –Urbain Grandier, humaniste épicurien prônant le mariage des prêtres, ami des Huguenots, opposé à la reconquête architecturale de sa ville – en orchestrant les dérèglements sensuels de mère Jeanne des Anges et de ses « filles » ardentes.

Le roman ne manque pas d’intérêt mais mime trop souvent les travers des docu-fictions : dramatisation excessive des séances d’exorcisme, typologie simple des personnages, descriptions lentes, hyper détaillées, des délires hystériques ou des supplices infligés au prêtre victime à la fois de l’Eglise, de l’Etat et de son propre démon de la liberté. L’auteur fait feu de tout bois pour saisir le lecteur dans une théâtralisation presque suffocante : jeu incessant des points de vue où le futur définitif du narrateur omniscient côtoie efficacement le discours indirect libre du personnage en proie au doute, passages systématiques au présent de narration, images et paroles qui claquent et… une jolie histoire d’amour. Une entreprise narrative totale aux accents hugoliens auxquels parfois il est difficile de résister, lestée des charmes et excès du Baroque, comme pour illustrer ces propos de l’archevêque de Bordeaux « Les vérités avec lesquelles nous gouvernons, monsieur, ne se tiennent pas dans l’intimité muette des consciences. Ce sont des spectacles. » Laissons-nous emporter alors… !

MARIE-JOSÉ DHO
Novembre 2016

Possédées
Frédéric Gros
Albin Michel, 19, 50 €