Vu par Zibeline

Charlotte G. aux Escales du Cargo

Charlotte Gainsbourg, cadrée et recadrée

Charlotte G. aux Escales du Cargo - Zibeline

Avouons-le, nous n’en attendions pas tant de la version scénique d’un album, Rest, aussi réussi que les précédents de Charlotte G. étaient anecdotiques. Nous doutions même de ses capacités vocales. En sera-t-il comme de sa mère Jane Birkin, conspuée par le grand public avant de réaliser tournée sur tournée pour des fans insatiables ?… D’abord, après une longue attente, on ne voit que les écrans de téléphone qui cadrent, décadrent et recadrent l’artiste, nous ne sommes qu’à quelques mètres et nous ne l’apercevons déjà plus. C’est un peu le lot de toutes les “célébrités” de susciter cet inopportun agglutinement technologique, sauf que Charlotte connaît ça depuis toujours. Et qu’avec la scénographie constituée de grands rectangles néons blancs et de miroirs suspendus, elle semble même avoir anticipé ce phénomène cinéma/social média, abusif, réflexif, parfois exclusif. Le trouble est déjà présent : sommes-nous exclus du spectacle ou sur scène avec elle, via ces foutus écrans dont le parcours fléché aboutit invariablement à une mise en ligne sur Facebook ou Instagram ? Esprit “mise en abyme” prolongé par la panoplie t-shirt blanc/veste-chemise en jeans/baskets arborée par les musiciens (hormis Charlotte en bottines noires, ça change de Gérard Darel) : un air de Gainsbarre qui l’a lui-même piqué à la jeunesse de son époque. Le son très actuel de Rest, entre pop sophistiquée et électro chic, nous rappelle au réel : celui d’un album de 2018 presque intégralement gainsbourien, le premier de sa discographie à l’être autant. Au-delà de la formation “rock” conventionnelle, la production de  SebastiAn se traduit sur scène par le travail de Bastien Doremus (vu sur scène avec Christine & The Queens, tout comme les claviers de Paul Prier). Aux machines et effets, il apporte une touche électro conséquente à l’ensemble, qui s’en retrouve à la fois léger et puissant. Même si le concert débute sur la réserve avec Lying With You et Ring-a-ring O’ Roses, pas les chansons les plus faciles pour la voix de Charlotte qui flirte avec les fausses notes, on apprécie très vite sa voix comme on aime celle de Jane : elle en a la hauteur et la fragile assurance (les « vieux tracas, tendres peurs » analysés sur I’m A Lie) ici épaulée par le choriste britannique Gerard Black. Heaven Can Wait, balade issue du précédent album, montre tout le chemin parcouru depuis IRM. Une set-list variée, allant de la balade interprétée derrière son piano électrique, (les parnassiens et sublimes Crocodiles) au disco de Sylvia Says (petite référence à Sylvia Plath) et l’électro de Deadly Valentine ou Les Oxalis, qui culmine dans l’enchaînement de Charlotte For Ever (jamais interprété sur scène avant cette tournée) et de Kate (hommage à sa sœur Kate Barry, disparue en 2013) interprétée dans une belle version dramatique, Charlotte placée loin du public, dans une enfilade de cadres lumineux. Ici l’expression intime de sa relation traumatique avec ses proches se mêle à son image publique maintes fois relayée, malgré la pudeur du personnage. Ici, on passe tout simplement en revue la constellation Gainsbourg : de Serge à Kate et Jane puis Charlotte, à travers des chansons aux évocations puissantes (l’incroyable Rest, écrite avec le Daft Punk Guy-Manuel de Homem-Christo). Sa reprise audacieuse du Runaway de Kanye West situe le challenge : être totalement de son époque et pas simplement héritière d’un trésor familial. Avec ces chansons, Charlotte G. et SebastiAn tissent pour la première fois un lien brillant entre l’œuvre gainsbourienne et la french touch. Le concert s’achève avec Lemon Incest et dans cette (finalement) plaisante ambigüité d’un rapport au père et aux proches qui défie le temps et l’espace : un amour fusionnel qui dure, après la mort.

HERVE LUCIEN
Juillet 2018

Charlotte Gainsbourg s’est produite dans le cadre des Escales du Cargo le 17 juillet au Théâtre Antique d’Arles.

Photographie : Charlotte G. @ Emilie Anglès Lucien