Critique: Le 13 juillet, Jorge Leon présentait au FIDMarseille son dernier film, Mitra
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Vu par Zibeline

Le 13 juillet, Jorge Leon présentait au FIDMarseille son dernier film, Mitra

Chant de lumière

• 13 juillet 2018⇒15 juillet 2018 •
Le 13 juillet, Jorge Leon présentait au FIDMarseille son dernier film, Mitra    - Zibeline

Saisie en gros plan, un voile noir sur les cheveux encadrant un visage long, maigre, comme taillé à la serpe dans une douleur immémoriale, une femme derrière l’écran d’un ordinateur lit à voix haute un mail destiné au psychanalyste français Jacques-Alain Miller. Elle, c’est Mitra Kadivar psychanalyste iranienne. Elle appelle au secours. A la suite d’un signalement de ses voisins sur ses comportements « étranges », elle est sur le point d’être internée contre son gré dans un hôpital psychiatrique. Et demande à son confrère parisien d’intervenir.

Mitra sera enfermée et médicamentée de décembre 2012 à février 2013. Sa figure tragique ouvre le dernier film de Jorge Leon, présenté en première mondiale au FID 2018 dans la Compétition Internationale. Un film né de la rencontre de hasard (mais le hasard existe-t-il ?) du réalisateur avec le texte des échanges publiés sur le net entre les deux praticiens. Puis, de l’enchaînement des événements générés par le désir d’en faire un film : la présentation au FIDLab en 2014, le prix de la Fondation Camargo, l’engagement de Films de Force Majeure et de la Région Sud, le choix d’une forme opérastique, la collaboration avec les compositeurs Eva Reiter, George van Dam, la soprano Claron Mc Fadden. Le travail à l’hôpital psychiatrique aixois de Montperrin, les ateliers avec les résidents, la venue des musiciens et de Mitra sur les lieux. Téhéran in absentia, Aix en Provence in praesentia, les chœurs de MMAcadémy chantant à Bruxelles l’histoire de Mitra, les résidents de Montperrin disant la leur, en mots simples et percutants, les larmes en clapot sourd au fond de la gorge.

Film choral au dispositif apparent où par un tissage virtuose toutes les strates coexistent, se répondent, résonnent l’une par l’autre, liées par un montage fluide qui est aussi art des rencontres. Le chant et le cri, un aria et une chansonnette, le bruit d’une masse qui détruit un ancien pavillon et des percussions d’orchestre, la chambre an -échoïque et la cellule des « fous ». La solitude de Mitra durant son internement -plus radicale que tout ce qu’on peut imaginer quand on vous taxe de démence et que votre parole n’est plus entendue- et celle dont les résidents de Montperrin parlent avec tant de lucidité. La solitude vécue en isolement quand tout échange humain est supprimé, que le regard ne peut s’accrocher qu’au quadrillage des pâtes de verre blanches griffées de noir, palimpseste mystérieux qui recouvre les murs aujourd’hui démolis. Mais plus profondément, celle, radicale du malade exclu de l’humanité : on A un cancer, on EST schizophrène.

« Les gens n’ont pas l’imagination assez développée pour comprendre ma perception du monde », dira Hélyette, une des pensionnaires de Montperrin. La chimie endort la souffrance mais aussi l’esprit. Fait silence dans la tête des « patients » définis par le discours médical. Entendre des voix, c’est une des raisons pour lesquelles on interne. Jorge Leon entend les voix mais on ne l’internera pas. Il les convoque, les amplifie, les fait vibrer par la musique, le chant. Il leur donne corps et âme. Comme Mitra (qui signifie lumière), tous les patients ont un prénom. Nicolas qui n’a jamais eu accès au langage articulé et dont le cri continu se conjugue à la voix de la soprano dans un échange bouleversant, Bertrand qui gère sa pharmacopée comme un médecin, Cynthia, Mustapha, Shéhérazade, Delphine que l’infirmière, seule comédienne du film, appelle au détour d’un couloir où elle erre : Delphine, ça va ? Non bien sûr ça ne va pas. Mais l’écoute est là. Celle du réalisateur, la nôtre. Les lignes bougent doucement, le lien s’établit par les réseaux du net, par le curieux croisement de fils rouges au bout desquels est fixé un semblant d’écouteur que les occupants des chambres posent sur leur oreille. Le soleil sature les images de l’hôpital aixois ouvert sur le parc. Et les mots de la fin s’ils reviennent à Mitra, peuvent chanter en chacun de nous: « A ceux qui veulent que je disparaisse, je dis : je réclame justice »

ELISE PADOVANI
Juillet 2018

Photo © Films de Force Majeure

Mitra a obtenu le PRIX MARSEILLE ESPÉRANCE

 Le jury était composé de stagiaires de l’École de la Deuxième Chance Marseille.

Pour le palmarès complet : https://fidmarseille.org/festival/palmares/


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