Changer la vie ? Poésie et politique

 - Zibeline

De l’injonction poétique radicale au slogan pragmatique du parti socialiste d’il y a trente ans, de Rimbaud à Mitterrand et après, bien des saisons en enfer ont travaillé l’esprit et la langue des poètes. La précieuse et discrète association Alphabetville qui s’est donné pour tâche d’activer la réflexion sur l’art et le peuple (voir Zib 51) a rouvert une piste peu frayée par ces temps qui courent vite : les rapports entre poésie et politique.

Organisée au cipM et intitulée «Toi aussi, tu as des armes…» (d’après le sursaut velléitaire de Kafka dans son journal), la rencontre du 20 avril réunissait autour de la parution d’un ouvrage collectif sur ce thème et sous ce titre, deux figures imposantes d’universitaires-écrivains-artistes au passé militant : Jean-Marie Gleize avoue malicieusement Mao, Jean Christophe Bailly Trotski. Ils encadraient le regard clair de celle qui n’a jamais baigné dans les ismes : Nathalie Quintane pour qui le mot «mouvement» n’évoque que le déplacement dans l’espace. Récusant et surtout interrogeant  le «nous» dans son ambigüité fondamentale (incluant ? excluant ?), la jeune auteure fait pirouetter le «je» dans un discours-performance à la désinvolture calculée, décalée, pas vraiment dégagée, construisant sur le discours critique une forme poétique «s’agit pas de se perdre dans le sac à tropes comme un vulgaire socialiste». Parole fragile qui respire dans l’air du temps plutôt qu’elle ne revendique un ancrage dans le réel ; pourtant Tomates, paru récemment, nous amène l’air de rien auprès de Julien Coupat, façon de rappeler avec Mandelstam que la poésie est plus une «bouteille à la mer», qu’une bouée de sauvetage !

La fantaisie comme résistance ? Plus proche d’une parole collective et à bonne distance de l’ironie ambiante, Jean-Marie Gleize réaffirme mais «à voix intensément basse» la présence du politique dans le poétique ; fin de l’hymne, c’est entendu, mais nécessité de faire entendre une autre «musique» comme un acte qui tirerait paradoxalement sa force de la quasi-invisibilité du poème ou de son impuissance essentielle, «acteurs incertains» dans l’opacité d’une «insurrection quotidienne» et touchant à la communauté ; et c’est Tarnac décidément qui est encore à l’œuvre, dans un présent tout occupé à un «à venir» possible.

La poésie comme vigilance critique? Moins «pratique» car plus ancré dans la profondeur de la création, Jean Christophe Bailly rappelle après Paul Celan que le poème se constitue avant tout en un «acte solitaire», mais que si l’atelier de la langue est toujours coupé de sa réception publique, il reste ouvert au bruit du temps (Mandelstam encore) et à son chaos tragique. Au poète est dévolue la tâche de construire du «distinct» qui aide à l’intelligibilité du monde, loin des langues de bois et du pathos informe, en s’appuyant sur la double nature du poème : le «Bildende» et le «Tönende» tels que définis par Lenz dans une lettre à Goethe, le «formateur» et le «résonant». Où il est encore question de musique…

Jean Christophe Bailly termine son intervention par la lecture bien scandée de Basse Continue qui dit bien l’impossible retrait du monde. Finalement chacun des trois invités décline sa version personnelle de «l’action restreinte» selon Mallarmé. Ni insurrection ni apocalypse donc comme le constate Yves Pagès dans le recueil cité plus haut ! Ringardes les vertus supposées de l’indignation ! Contentons-nous, dans la plus haute exigence, «d’habiter poétiquement» le monde…

MARIE-JO DHÔ

Mai 2012

 

La réflexion stimulante de cette rencontre se déploie sous d’autres facettes dans le recueil publié aux

éditions La fabrique Toi aussi, tu as des armes / Poésie & politique 12 €


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