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Vu par Zibeline

Retour sur les 40e Hivernales

C’est (pas) de la danse ! et c’est tant mieux

Retour sur les 40e Hivernales - Zibeline

La quarantième édition des Hivernales fut une indéniable réussite publique et artistique, démontrant la variété esthétique de la danse d’aujourd’hui, jusqu’à ses frontières.

La valeur n’attendrait pas le nombre des années ? Visiblement l’expérience des festivals et la culture chorégraphique d’une équipe de programmation, ça compte. Car si toutes les propositions n’étaient pas également passionnantes, chacune risquait, à son endroit, la recherche et la création. Quitte à déconcerter ceux qui s’attendent à « de la danse ».

Grands spectacles

En ouvrant et clôturant par des spectacles qui rassemblent, les Hivernales ont rempli les grandes salles de la Fabrica et de l’Opéra Confluence : pour commencer le 2 février Minuit, la danse circassienne de Yoann Bourgeois, désormais codirecteur du Centre Chorégraphique de Grenoble, jouait du pouvoir comique de la chute, et onirique de l’envol ; l’autre codirecteur de Grenoble, Rachid Ouramdane, faisait, pour clore le festival le 3 mars, danser le Ballet de Lorraine. Courir plutôt, dans un désordre feint et une belle harmonie de rouges, pour former des lignes, des ellipses et dessiner sur le plateau des figures où chaque danseur est un élément d’un groupe en mouvement, comme dans les vols d’oiseaux migratoires.

Souvenirs

Le même principe collectif était à l’œuvre dans Record of ancient things de Petter Jacobsson et Thomas Caley, directeurs du Ballet de Lorraine : il s’agissait, à partir des impros de la talentueuse troupe en baskets, de se souvenir des sauts, tours et déboulés académiques, de les exécuter à toute allure, répétitivement, puis enfin de s’essayer au contact, et à l’écartèlement collectif… Mais si les moments véritablement chorégraphiés de la fin étaient fascinants, la première demie heure s’étirait en longueurs sans écriture : pourquoi ces longs souvenirs brouillons d’un classicisme mort ?

La « nouvelle danse », celle des années 80, le serait-elle autant ? Daniel Larrieu, son rapport doux au corps, au geste naturel, son côté pop parfois, abstrait toujours, sa fascination pour la transmission de la phrase chorégraphique juste… son univers a longtemps permis une respiration à la virtuosité et à l’expressivité des autres. Mais son Littéral l’est sans doute trop, avec ses 60 balais pour fêter son anniversaire, une musique sèche et froide, cinq danseurs en rose qui reprennent et multiplient ses mouvements sans rien exprimer que leur combinaison. Essoufflé ?

Furieuses

Maguy Marin, qui appartient à la même génération, tient un propos autrement radical. 2017 est de notre temps. Direct, comme un coup de poing. Ses interprètes dansent à peine, au début, comme sur un dance floor policé, puis ils s’harnachent de sacs de shopping, de marques, de firmes, de fausses dents trop blanches, de chapeaux en formes d’églises ou de chars, dollars au poing, symboles sans ambiguïté d’une élite profitant du libéralisme sur le dos des ouvriers, des femmes, des vieux, des damnés de la terre. Les images sont d’une force à couper le souffle, le sol se peuple de tombes, les loups s’y faufilent, la musique lamine, les noms de tous nos oppresseurs milliardaires s’inscrivent dans le décor, comme un mur infranchissable où les ennemis sont enfin désignés. Magistral, dans la forme, le rythme, la force et la clarté du propos.

Le Jaguar de Marlene Monteiro Freitas est tout aussi sauvage, portant lui aussi ses coups sur l’élite en tenue de tennis surmaquillée et délétère. Avec Andreas Merk elle produit une performance criarde, déjantée, où les mouvements sont toujours excessifs, nerveux, où les corps semblent des mécaniques, des marionnettes en proie à des saccades, à une folie salvatrice qui s’acharne à détruire jusqu’aux références artistiques, Blaue Reiter, Sacre du printemps, qui envahissent la scène pour mieux succomber à la fureur. Long parfois, mais comme un excès nécessaire.

Aux marges

Il y avait aussi Phasme, de Fré Werbrouck, où la danseuse belge coincée dans une table bouge inlassablement les bras provoquant, malgré de belles lumières parfois, un profond ennui : l’absence de danse ne suffit pas à faire spectacle…

En revanche les compagnies de la région ont brillé : Ex Nihilo, habitué à la rue, a transporté sur scène son propos politique et poétique : Paradise is not enough, centré sur l’évocation d’un quotidien qui ouvre la porte à l’utopie est une vraie réussite ; Georges Appaix continue d’interroger la parole dansée, et le couple diffracté en 6 danseurs, dans What do you think  ; Mon corps Palimpseste d’Eric Oberdorff joue de mystère : les danseurs évoluent autour de cocons de tissus, cherchant à faire corps ensemble.

Quant à Naïf Production, en résidence aux Hivernales, les deux chorégraphes ont chacun à leur manière touché à l’essence de la danse : Mathieu Desseigne en offrant sa chair partiellement, par bribes éclairées lentement, jusqu’à l’abstraction (La chair a ses raisons), Sylvain Bouillet en dansant avec son fils, petit garçon de 7 ans.

Essence du spectacle, de la danse, dans sa façon de n’incarner que soi, sans distance, ce qu’aucun adulte n’est capable de faire : rien n’est plus miraculeux qu’un enfant sur une scène. Charlie capte tous les regards : son père ne le fait pas danser, ils évoluent ensemble comme pour jouer, s’étreindre, se repousser aussi, s’agacer. Ils dansent vraiment, explorant la relation père fils comme un nouveau pas de deux, à inventer, acrobatique, émouvant, disant la paternité qui écoute, la tendresse, le rêve, l’éveil et l’autorité bienveillante. Tout un monde chorégraphique à explorer !

Escalier

Corps en état de veille secoués de brefs soubresauts, pénombre insistante, mouvements à angles vifs, lente apparition des danseurs, boucles sonores, danse robotisée quand la musique techno prend son envol… la création de Liam Warren, Intersum -littéralement « je suis à l’intervalle »-, est un objet plus conceptuel que chorégraphique. Le chorégraphe confronte ses trois interprètes à un grand escalier mobile, tour à tour échafaudage, cage, tremplin, qui les conditionne et les emprisonne. Difficile d’atteindre le sommet, d’y garder l’équilibre, de combattre le vertige, de s’élancer sans file ! La danse abstraite, presque désincarnée, est une valse d’hésitations que les corps, entravés dans leurs mouvements, subissent : l’immobilisme contraint est une aliénation. On ne saura pas si Intersum met en jeu des robots ou des humains tant sa composition est ordonnancée et structurée, et son propos rationnel. Ici pas d’affect ni de palpitations, pas de chair ni de peau. Les corps, habillés à la manière des fleurettistes, sont en guerre contre le vide. Le rythme est hypnotique, l’esthétique lunaire, mais la pièce, concise et techniquement irréprochable, met à rude épreuve la capacité de résistance du spectateur face à la lenteur calculée du mouvement.

Plastoc

La première pièce jeune public créée par Christian Ubl, H & G, librement adaptée du conte Hansel et Gretel des Frères Grimm est « croquignolesque » ! Doit-on vraiment pour parler aux enfants, se déguiser, jouer avec des bouées en plastique en forme de sucettes et de bouteille de Coca Cola, emprunter leurs expressions et exagérer leurs postures ? S’il veut « mettre la junk-food au cœur de l’adaptation du conte », sur le plateau, c’est carrément indigeste. Danse gesticulée, narrateur lourdement impliqué dans le jeu, mimes, grimaces, vocalises et bruits de bouche, roulades, sauts, vraie fausse ingénuité… on s’interroge sur le second degré ! Seule l’arrivée des sorcières, à la manière d’un derviche tourneur, projette les enfants au cœur du conte, apeurés mais heureux d’être invités sur scène à les réveiller pour les rendre éternellement aimables.

Reflet

Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours (Cie Sine qua non Art) n’hésitent pas à s’aventurer dans des contrées méconnues. Pour Versus ils se sont associés au plasticien marseillais Étienne Rey qui sculpte la lumière et l’espace avec d’immenses lames de plexiglas qui diffractent les rayons colorés qu’elles reçoivent. Les deux danseurs y évoluent, d’abord l’un après l’autre puis ensemble ou plutôt côte à côte. Ils suivent les déplacements de la structure plastique qui partage l’espace scénique et crée des anamorphoses des mouvements : les danseurs se confondent avec leur image… Les déplacements, d’une grande lenteur, étirent les corps qui s’enroulent ensuite au sol. La création musicale de Damien Skoracki oppose musique baroque et électronique et un chanteur lyrique  ajoute encore à l’étrangeté du climat. Tout déstabilise le spectateur, emporté par cette très belle proposition.

AGNÈS FRESCHEL, MARIE GODFRIN-GUIDICELLI et CHRIS BOURGUE
Mars 2018

Retrouvez nos critiques : Rock’n chair d’Arthur Perole et Etude(s) de chute de Michaël Allibert et Jérôme Grivel.

Les 40e Hivernales se sont déroulées du 2 février au 3 mars à Avignon, Cavaillon, Vedène

Intersum a été créé le 8 février à Klap Maison pour la danse, Marseille

H & G a été donné le 20 février au Théâtre de Fos (durant Les Elancées), et du 22 au 24 février au Massalia, Marseille

Versus a été créé le 22 février à Klap Maison pour la danse, Marseille

Photo : Deux mille dix sept c David Mambouch


Klap
Maison pour la Danse
5 rue du Petit Versailles
13003 Marseille
04 96 11 11 20
http://www.kelemenis.fr/


Théâtre de Fos
Centre Culturel Marcel Pagnol
Avenue René Cassin
13270 Fos-sur-Mer
04 42 11 01 99
http://www.scenesetcines.fr/


Théâtre Massalia
41 Rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 70
http://www.theatremassalia.com/