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Vu par Zibeline

"L’Oiseau, le goudron et l’extase" d'Alexander Maksik, traduit par Sarah Tardy aux éditions Belfond

Ces violences qui sommeillent en nous

Le titre original du nouveau roman d’Alexander Maksik, (traduit en français par L’Oiseau, le goudron et l’extase), Shelter in place, renvoie au terme qualifiant les refuges pour femmes battues. Le narrateur à la première personne, Joseph March, dit Jo ou Joey, reconstitue son histoire en une narration qui mêle les temporalités, fragments de passé, de présent, d’anticipation. « Les ténèbres, je les connais. Je te le dis car j’ai les serres enfoncées dans les poumons et du goudron froid dans les veines. Mais il y a aussi la montée de la flamme, la netteté de l’extase », explique-t-il, soulignant toute la complexité humaine, ses insondables obscurités, les pertes de contrôle qui font tout basculer…

Cet été-là, Joe est tombé amoureux, follement, de Tess, insaisissable, passionnée. Mais la mère de Joe, infirmière dévouée, épouse et mère exemplaire, massacre de sept coups de marteaux un homme qui violentait sa femme sur le parking d’un supermarché, devant ses enfants. Claire, la sœur aînée, s’exile à Londres, épouse un riche anglais, et ne donne plus signe de vie, tandis que le père abandonne tout, pour s’installer dans une petite maison non loin de la prison de White Pine, au nord de l’État de Washington. Joe rejoint son père, laissant Tess, à qui il ne veut pas imposer la charge d’une vie rythmée par les visites au parloir. Mais cette dernière le retrouve, rencontre la mère devenue un symbole de la lutte des femmes contre les violences perpétrées à leur encontre.

Le récit fragmentaire est composé d’une infinité de lettres dont les destinataires ne sont jamais nommés, personnages du roman, le lecteur lui-même, interpelé parfois en un tutoiement familier. L’écriture, sobre, efficace, dissèque, analyse, observe avec une intense minutie chaque remuement d’âme, chaque sensation. Poèmes récités, livres aux passages soulignés, annotés, phrases marquées d’un astérisque, papiers punaisés dans toute la maison, ces bribes mises bout à bout composent la trame romanesque et fondent une esthétique puissante et originale. Sans doute « les choses qui durent commencent par une invention »…

MARYVONNE COLOMBANI
Octobre 2018

L’Oiseau, le goudron et l’extase
Alexander Maksik, traduction Sarah Tardy
éditions Belfond, 21.50 €