Carte Blanche au FID dans le cadre de l’exposition Food au MuCEM

Ceci est mon corpsVu par Zibeline

• 7 février 2015⇒8 février 2015 •
Carte Blanche au FID dans le cadre de l’exposition Food au MuCEM - Zibeline

Le FID Marseille avait « Carte Blanche »les 7 et 8 février, dans le cadre du cycle cinéma Dévorez des yeux  autour de l’exposition Food du MuCEM. Quoi de plus naturel que de démarrer par le premier et dernier repas ? C’est avec La Cène d’Andy Guérif qu’on commence. Un unique plan-séquence frontal de 30 minutes montre des ouvriers en train de scier, clouer, fixer, peindre les éléments d’un décor. Ils entrent dans le champ, en sortent, certains œuvrent au premier plan, d’autres dans le fond. Le décor prend forme, les ouvriers quittent leurs vêtements pour s’envelopper dans les plis de longs tissus colorés. Quelques-uns ont sur les épaules des auréoles de carton portant au verso le nom d’un apôtre. Au final le champ est entièrement occupé par la reconstitution de La Cène de Duccio di Buoninsegna, on installe une table sans perspective devant des ouvriers devenus des apôtres, on y accroche des fac-similés de vaisselle, tout le monde prend la pose et la vie se fige. L’humour le dispute à la réflexion dans ce film surprenant, réflexion sur la place du spectateur, sur l’espace cinématographique, sur la représentation. On songe à Umberto Eco et à La Guerre du faux.

De corps, il en est question dans Entrée du personnel de Manuela Frasil. Corps souffrants, corps torturés des employés d’abattoirs dans l’ouest de la France. Franju dans Le sang des bêtes montrait l’abattage des animaux, Manuela Frasil, elle, montre les employés de ces abattoirs bien des années après. La mécanisation est passée par là. Loin d’alléger le travail, elle l’a rendu insupportable. Les corps sont broyés par la répétition des gestes que la machine vient parfois subrepticement accélérer. Lointains parents du Charlot des Temps modernes, certains ouvriers, à qui l’ appartenance syndicale confère une liberté que les autres n’ont pas, viennent mimer devant la caméra leurs gestes automatisés. L’aliénation est telle que la parole même en est affectée. « La retraite, oui, on aimerait bien en profiter au moins deux ans ». 59 minutes d’un film qui, à l’origine, aurait dû avoir pour titre Abattoir.D’animaux, il en est question aussi dans le film de Pierre Creton, Secteur 545. L’auteur s’y filme, peseur laitier dans le pays de Caux qui rencontre au gré de ses tournées des éleveurs et les interroge sur la différence entre l’homme et l’animal.

Deux films de fiction terminent cette Carte Blanche d’une façon contrastée. Dans Trouble Every Day, Claire Denis s’essaie au genre du film de vampire. Inattendue dans ce registre, la cinéaste a trouvé en Béatrice Dalle une interprète de choix. Elle nous montre un amour littéralement dévorant, dans des scènes crues, mais l’esthétique choisie frôle le gore et écarte le spectateur de l’état de sidération attendu. Tout autre est le cas de Porcile de Pasolini. Ce film rare, âpre, souvent déroutant, ne serait-ce qu’en raison des deux histoires différentes qui se déroulent dans un montage parallèle, nous parle aussi de cannibalisme. “J’ai tué mon père, j’ai mangé de la chair humaine et je tremble de joie” dit le personnage joué par Pierre Clémenti, misérable, assassin, cannibale et condamné à mort. Ces scènes situées sur les pentes de l’Etna à une époque archaïque s’opposent aux scènes situées dans une Allemagne contemporaine où se perpétue le fascisme. Julien (Jean-Pierre Léaud) n’éprouve aucun sentiment pour Ida (Anne Wiazemsky), mais nourrit une passion pour les cochons. Ce secret dévoilé ne sera pas utilisé par l’industriel concurrent de son père. Ce dernier connaît un autre secret, celui du passé nazi de l’industriel. Julien sera dévoré par les cochons, sans qu’il reste rien de son corps – écho étymologique de l’holocauste ? Le film se clôt de façon glaçante : « Non dite niente a nessuno » fait Ugo Tognazzi en mettant un doigt sur sa bouche. Ne rien dire, garder le secret, et si c’était une autre façon de dire « négationnisme » ? Porcile précède de quelques années Salo qui mettra en rapport de manière encore plus visible le corps et le politique.

ANDRÉ GILLES
Février 2015

Photo : Porcile de Pasolini
Crédit : Planfilm

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