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Retour sur trois spectacles ancrés dans le présent, signés par de jeunes auteurs-metteurs en scène

Ce théâtre qui parle de nous

Retour sur trois spectacles ancrés dans le présent, signés par de jeunes auteurs-metteurs en scène - Zibeline

Le Merlan a programmé en avril trois spectacles ancrés dans le présent, portés par des auteurs-metteurs en scène : Pauline Bureau, Joris Mathieu et Jean Baptiste Amman

Mon cœur de Pauline Bureau ne relève pas à proprement parler du théâtre documentaire. Théâtre documenté plutôt, rehaussé de la force de la fiction : il s’agit de mettre en scène le scandale du Médiator, ses morts, le combat réel d’Irène Frachon, médecin qui a combattu le labo pharmaceutique et obtenu l’interdiction, et l’histoire d’une victime recomposée à partir des récits de plusieurs.

La mise en scène, élégante, entrecoupe les scènes de noir, et les acteurs jouent d’étrangeté, de décalages, de brusquerie, de colères, de silences, d’évanouissements : cela crée un rapport étrange, décalé, avec la réalité, que l’on perçoit comme en un songe. Car Mon cœur est aussi l’affirmation poétique que quelque chose bat en nous, que personne n’a le droit d’atteindre : c’est cette prise de conscience de ce qui a été brisé en Claire, par le Médiator mais aussi, avant, par une société ne supportant pas le surpoids des femmes, qui est tout l’enjeu politique de la pièce.

Enjeu un peu court cependant : le scandale du Médiator, des lenteurs de la décision politique, de la justice, l’abjection des labos et des assurances pourraient aboutir à la dénonciation d’un système écrasant, plutôt que d’un scandale passé, jugé et puni. Méfions nous des pilules et de notre désir de maigrir ? Certes, mais de tout ce qu’on nous fait avaler, aussi.

One machine show

Un casque sur les oreilles, nous, spectateurs, avançons. Guidés par la voix-machine, voix métallique, mécanique. C’est celle authentique d’un chatbot, un de ces robots de conversation qu’on trouve sur Internet. Une partie de ce qu’elle nous raconte provient d’un dialogue réel que Joris Mathieu, le metteur en scène, a eu avec un de ces bots. Sa compagnie, le Théâtre Nouvelle Génération, propose avec Artefact une expérience hors norme. Celle d’un théâtre sans acteur, sans humain. Tout n’est que robots et machines. Les spectateurs, séparés en petits groupes, découvrent trois dispositifs. L’un avec un robot industriel au bras articulé dont la pince installe des petits personnages pendant que la voix nous parle d’Hamlet. Les deux autres sont des imprimantes 3D qui matérialisent un objet tandis que la voix nous conte une histoire et que des hologrammes s’animent derrière une vitre.

Le lieu théâtre n’existe plus, nous explique-t-elle. Sa dernière forme connue est celle de modules installés dans les rues, où l’on peut programmer la pièce de son choix. Un peu le principe de la cabine L.I.R, que la compagnie a installée dans la bibliothèque du Merlan. On scanne un livre, et derrière un miroir, l’image vidéo d’un comédien vient nous en dire quelques extraits. Loin d’être futuristes, ces propositions interrogent notre devenir d’humain au milieu de machines qui nous entourent toujours plus, et nous remplacent aussi peu à peu. L’adaptation à cette nouvelle réalité implique de modifier nos repères, nos regards. Ainsi, la taxe sur les robots, thème souvent raillé lors de la campagne présidentielle, est pourtant appelée à devenir un enjeu majeur dans les prochaines années. Y compris au théâtre.

Histoires gigognes

Tout est posé en vrac sur la table, chips étalées, verres. Le décor est celui de l’intérieur d’un pavillon de banlieue. La cuisine, le salon, la penderie, le jardin sur le côté. Benny nous en détaille les moindres recoins. L’escalier qui mène à l’étage n’a de rampe que du côté gauche, et des traces de doigts au côté droit ! Le texte de Baptiste Amman, Des Territoires (Nous sifflerons la Marseillaise) est rythmé de détails enchevêtrés, et d’échos, de retours en arrière, d’échappées. Ils sont trois frères et une sœur. Un matin, où tout allait bien. Les garçons font les dingues, et font tourner un joint, Demain c’est loin, le rap d’IAM sonne à fond.

Un soir, Benny a eu un accident de voiture, cerveau en bouillie. Puis leurs deux parents sont morts. « Tout a changé et le plus dur, c’est d’avoir vu tout changer », dit Lyn. Leur enfance, leur innocence, partie en poussière. Le quartier, où l’ambiance n’est plus comme avant. Avec la vie de cette famille, l’auteur et metteur en scène enlace la grande histoire. Les quatre comédiens virtuoses (tous issus de l’ERAC) naviguent dans ces histoires gigognes. « Ils ont sifflé La Marseillaise, tu te rends compte ? » Ah ? Au camion-pizza de Moussa, le match est diffusé. France-Algérie. « Ce devait être le match de la réconciliation. » Samuel slame à la guitare les commentaires de Thierry Roland. Des superpositions emmêlées naissent un présent insupportable, où la jeunesse va dans le mur, un racisme qui s’installe, rendant palpable l’âpreté de la situation sociale dans le pavillon de banlieue. L’intention politique et sociale est amenée, soulevée, puis le ronron du quotidien vient la faire retomber. Jusqu’à ce que la Révolution, incarnée par Condorcet enterré dans le jardin, s’évoque et s’anime…

AGNÈS FRESCHEL et JAN-CYRIL SALEMI
Juin 2017

Mon Coeur a été joué les 5 et 6 avril au Merlan, Marseille, et le 25 avril à La Garance, Cavaillon

Artefact a été donné les 25 et 26 avril au Merlan, Marseille

L.I.R [Livre In Room] se tient à la Bibliothèque du Merlan, Marseille du 25 avril au 13 mai

Des Territoires (Nous sifflerons la Marseillaise) a été joué les 27 et 28 avril au Merlan, Marseille

Photo : Des Territoires © Christophe Raynaud de Lage


La Garance
Scène nationale de Cavaillon
Rue du Languedoc
84306 Cavaillon
04 90 78 64 64
www.lagarance.com


Théâtre le Merlan
Scène Nationale
Avenue Raimu
13014 Marseille
04 91 11 19 30
http://www.merlan.org/